Une chaîne de résistance
Sofia Tzitzikou est une femme de conviction. Elle travaille bénévolement dans une clinique de solidarité

Depuis trois ans, Sofia Tzitzikou travaille bénévolement à la clinique sociale de solidarité de la place Omonia à Athènes. Pharmacienne, elle s'y est engagée pour organiser le tri et les dons de médicaments qui arrivaient. «Ce désir d'engagement, c'était ma manière de résister à ce que la société de mon pays subissait. Le système de santé a été ruiné depuis 2010, avec la signature du premier mémorandum. C'était un vrai désastre. Dans ma propre pharmacie, j'ai pu constater le besoin des gens, incapables d'obtenir leurs médicaments, d'avoir accès aux médecins, aux services médicaux. Le taux de chômage a explosé, laissant les familles des chômeurs sans sécurité sociale», explique-t-elle. «Il y avait 1,5 million de chômeurs en Grèce sur 10 millions d'habitants. Et plus de 3 millions de personnes n'avaient plus accès aux services de santé. Nous avons voulu faire face à cette réalité de manière responsable, et ne pas rester dans la critique. Nous avons voulu réagir, c'est pour cela que je parle de résistance.»
Rencontrée entre un train et un avion, après une visite éclair en Suisse pour témoigner, notamment auprès de militants d'Unia, de la situation des réfugiés en Grèce, Sofia Tzitzikou, raconte dans un français parfait ses combats dans un pays où «c'est pire qu'avant», malgré quelques mesures du gouvernement de gauche pour soulager les souffrances des plus vulnérables. «Avec l'afflux des réfugiés - 55000 sont arrivés en Grèce dont la moitié sont des enfants - une nouvelle crise humanitaire s'est ajoutée à notre propre crise humanitaire. Il y a un effet cumulatif. Nous sommes à bout de force.» Mais pour la pharmacienne militante, ayant pris une retraite anticipée il y a deux ans pour permettre à son fils de gérer seul l'officine familiale, qui a perdu la moitié de ses revenus, il n'y a pas de différence entre les Grecs et les réfugiés. L'essentiel, c'est le respect de leur dignité et des droits de l'homme.

Les enfants de la crise, et ceux de la guerre
Présidente de l'Unicef Grèce, Sofia Tzitzikou évoque ce paradoxe d'une organisation qui récoltait des dons pour les projets de l'Unicef dans le tiers monde, «et maintenant c'est nous qui sommes dans une situation similaire au tiers monde». Elle parle de ces 650000 enfants vivant sous le seuil de pauvreté en Grèce, et de ces 7000 enfants réfugiés non accompagnés, pour lesquels l'Unicef se mobilise en priorité. «En Grèce, il y a les enfants de la crise, et les enfants de la guerre. Ils ne peuvent pas être séparés.»
Peut-on aider son pays? «Ce n'est pas la Grèce, c'est une question globale. La première chose est de tout faire pour arrêter la guerre. Si elle cesse, il n'y aura plus de réfugiés. Comme elle continue, il est important de respecter leurs droits, leur offrir une sécurité. Aucun pays ne peut croire qu'il est isolé.» Et d'inviter la Suisse à renouer avec sa longue tradition d'accueil des personnes persécutées, et à s'opposer aux diktats de certains gouvernements sur la dette.
Sofia Tzitzikou en sait quelque chose. Elle a fait partie de la Commission pour la vérité sur la dette grecque, instituée par la présidente du Parlement au printemps 2015. «Je me suis occupée du chapitre sur les droits de l'homme et le droit à la santé. Nous avons vécu des moments intenses. Le rapport, rendu en juin 2015, est très solide. Le but de la commission était de savoir d'où venait la dette, pourquoi, et qui était responsable. Ce sont des choses simples, mais jamais expliquées au peuple grec. On dit toujours la dette, la dette... Et au nom de la dette on paie les banques allemandes et françaises, et on ferme des écoles, des services de santé...»

La solidarité comme philosophie
Face aux ravages de cette politique, 55 cliniques et centres de santé solidaires ont été créés en Grèce. «Notre engagement bénévole est basé sur une philosophie de solidarité, c'est une façon de maintenir les liens entre les citoyens, liens qui étaient brisés. Nous offrons gratuitement des médicaments à ceux qui n'ont rien. Et réalisons une sorte de chaîne, où chaque maillon est important et a une valeur spécifique. C'est un travail politique aussi. Pour sensibiliser les gens qui viennent chez nous. Ils doivent savoir qui est responsable de la dégradation des services de l'Etat, et de leur vie. Et savoir également qu'il y a des gens qui se battent et qu'ils peuvent le faire aussi s'ils en ont la force. Car beaucoup sont en dépression», souligne Sofia Tzitzikou, en relevant que le taux de suicide a décuplé.
Une déprime collective a aussi touché un grand nombre de personnes après l'enthousiasme du vote «non» au référendum de juillet 2015 et le revirement de Tsipras. «Il y avait une pression insoutenable de l'Union européenne, un entourage tout à fait hostile, et aucun allié dans les autres pays. Malheureusement pour la Grèce, ce n'était pas le moment où elle pouvait dire on ne paie plus. Il y avait aussi cette pression très dure du contrôle des capitaux. Tsipras ne pouvait pas prendre le risque de ne plus être en mesure de verser les pensions et les salaires. Je ne sais pas ce que j'aurais fait à sa place. Mais je me souviens qu'il avait dit que pour lutter, il fallait rester debout, continuer à respirer. Or ils voulaient nous étouffer...»
«Aujourd'hui, nous sommes dans un état de souhaiter, d'espérer, plutôt que d'avoir des certitudes, ajoute Sofia Tzitzikou. D'un jour à l'autre tout peut changer, on doit s'adapter. Mais on n'a pas peur du changement.»

Sylviane Herranz

Pour soutenir les cliniques sociales: Solidarité avec la Grèce, 3000 Bern.
Compte postal: 61-95337-3, Iban: CH33 0900 0000 6109 5337 3.

 

 

Edition n° 16 du 20 avril 2016

 
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