Le jardin aux mille mains
Une ferme agroécologique est en train de naître aux portes de Lausanne

Suite à une mise au concours de la Municipalité de Lausanne, un collectif va reprendre les rênes de la ferme de Rovéréaz des mains du fermier retraité, et député vaudois, Jean-Luc Chollet. Ce domaine agricole deviendra un lieu de maraîchage biologique dès cet été, mais aussi un lieu d'insertion socioprofessionnelle et un espace de sensibilisation pour les écoliers. Première étape de ce vaste projet: la création d'un jardin pédagogique en permaculture. Durant trois jours, des bénévoles enthousiastes se sont succédé par tous les temps lors d'un chantier participatif.


«Un potager pédagogique en permaculture permettra de créer de nouvelles formes de liens entre les habitants du quartier, les écoliers et les autres visiteurs de la ferme, et de susciter un rapport à la nature placé sous le signe du partage et du plaisir de se retrouver.» C'est ainsi que le collectif de Rovéréaz décrit son projet de jardin pédagogique en permaculture, «Le jardin aux mille mains». Une aspiration qui a déjà pris vie lors de son premier chantier participatif du 22 au 24 avril.
L'engouement pour la reconversion de la ferme de Rovéréaz, sur la route d'Oron aux portes de Lausanne, a même obligé le collectif à poser une limite au nombre d'inscriptions. Quelque 200 personnes, réparties en 6 demi-journées, ont ainsi mis la main à la terre, conseillées par une petite dizaine de coordinateurs, tous bénévoles.

De la permaculture
En ce vendredi matin, une trentaine de personnes se retrouvent à la ferme, de tous âges et de tous métiers, connaisseurs et débutants. Des groupes se forment. Certains vont chercher du bois dans la forêt voisine afin de tresser une trame circulaire, appelée en permaculture «trou de serrure». D'autres construisent des buttes, une spirale aromatique, des toilettes sèches, plantent des arbres, ou encore préparent une soupe d'ortie pour la pause de midi...
Pensé par le collectif de Rovéréaz et La Pel' (l'association permaculture estudiantine de l'Université de Lausanne), le design de ce jardin expérimental fait appel à la permaculture qui «désigne un ensemble de pratiques et de modes de pensée visant à créer une production agricole soutenable, très économe en énergie et respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques. Elle vise à créer un écosystème productif en nourriture et autres ressources utiles, tout en laissant à la nature "sauvage" le plus de place possible», selon la définition du portail suisse romand de la permaculture.
Un exemple: «En permaculture, dans la forme en «trou de serrure», le compost au milieu s'infiltre automatiquement, ce qui permet de réduire le besoin en eau», explique Jenny, une des coordinatrices du chantier.

Jardiner pour se sentir bien
A deux pas, Thierry (voir aussi son témoignage) transplante les fraisiers. Ancien céréalier issu de l'agriculture intensive, il plaisante avec Romain, l'un des membres du collectif, qui lui demande en riant s'il veut racheter son âme. «Oui, je suis venu pour une confession en plein air...», sourit Thierry. Pelle à la main, Pauline, artiste russe, relève quant à elle: «Je suis venue pour apprendre des choses, et contribuer aussi. Je vis à Romanel où j'ai un jardin sur le toit. Le jardinage, c'est une grande partie de ma vie. C'est une manière de prendre soin de la terre, mais aussi de se soigner soi-même.»
Pendant ce temps, Eric, spécialiste en construction de murs en pierres sèches, offre toute son expertise dans la création d'une spirale aromatique. Les pierres plates sont transportées par une chaîne humaine, de main à main. Un symbole de la solidarité qui a régné pendant ces trois jours, au soleil, sous la pluie et même la neige, entre travail de la terre et de l'esprit, silence et rencontres, discussions et actions, dans l'espoir d'apporter sa pierre à la construction d'un autre monde.

Textes: Aline Andrey

Plus d'infos: www.rovereaz.ch


Témoignages

Thierry Dubois, à la recherche d'un emploi: je pars de zéro, même si je suis ingénieur en agriculture. J'ai grandi dans une famille de céréaliers en France, où plus on mettait de produits chimiques, mieux c'était. Le rendement, toujours le rendement. Je suis sorti de là, pour me lancer dans la boulangerie à Paris. Depuis deux ans, je vis à Pully. J'aimerais me reconvertir. Cela fait plusieurs années, grâce à mon épouse, que je m'intéresse au développement durable. Le déclic pour passer à l'action? Le film Demain. Je crois que c'est un documentaire révélateur pour beaucoup de monde. Je ne fais pas exception. J'ai entendu parler de ce projet de la ferme de Rovéréaz, qui comporte mille facettes, et je suis venu.

 

Isabelle Veillon, coordinatrice du chantier: mon amour du jardinage, je le tiens de ma grand-mère. Aujourd'hui, à 70 ans, j'avoue avoir la frousse de l'avenir pour mes petits-enfants. Comme le dit Pierre Rabhi, je ne veux pas qu'ils puissent nous reprocher: «Vous saviez, mais vous n'avez rien fait.» L'alimentation est aujourd'hui aux mains de cinq multinationales. Elles peuvent nous affamer quand elles le veulent. D'où l'importance de se réapproprier notre nourriture, et d'être autonome, au moins un bout. Je crois qu'il faut dépasser les notions d'optimisme ou de pessimisme, et faire ce qu'on peut. Ce sont nos actions qui génèrent en nous un bon sentiment et permet de garder confiance. Ce projet va dans ce sens et beaucoup d'habitants du quartier de Chailly s'y intéressent.


Colin Wahli, travailleur social: je fais mes expériences en permaculture dans le jardin de mes parents. C'est génial comme la modification de la structure du sol invite d'autres plantes à pousser. La création de buttes permet, en plus de rapprocher le sol de soi, de créer des microclimats et donc de pouvoir faire coexister différents types de plantes, en fonction de l'humidité, de l'ensoleillement... C'est un microsystème nourricier qui apporte de la diversité. Le design est essentiel. On dit qu'en permaculture, il faut 10h de réflexion pour 1h de travail. Je suis à l'affût d'initiatives, encore rares, telles que celle-ci. A Vevey, nous avons fondé l'association de développement durable « Ares de vie ». Nous sommes à la recherche d'un terrain.


Une ferme de tous les possibles

Tout a commencé l'année passée avec un appel à projets lancé par la ville de Lausanne pour la reprise de l'exploitation du domaine de Rovéréaz axé sur une agriculture maraîchère biologique de proximité. Le collectif de Rovéréaz se forme alors, composé de Elise Magnenat, animatrice socioculturelle, des agriculteurs Romain Chollet, Gilles Berger et Jochaen Mikecz, de Cyril Maillefer, éducateur spécialisé et metteur en scène, et de François Turk, coordinateur du panier à deux roues, et remporte le concours en novembre 2015.
Dès la fin de cet été, la trentaine d'hectares du domaine agricole, propriété de la ville de Lausanne, lui sera ainsi remise en fermage pour une durée de 30 ans. Un prêt en quelque sorte. Le collectif aura à charge tous les investissements. Les produits biologiques de la ferme seront vendus sur place, dans les marchés, aux collectivités (écoles, garderies), ou encore dans le cadre de contrats de proximité. Le projet prévoit aussi à moyen terme la mise en place d'un marché à la ferme, d'un café paysan et d'une conserverie. Autant d'activités qui offriront des débouchés commerciaux, mais aussi un espace de rencontres entre habitants.
Cyril Maillefer, membre du collectif et directeur de la coopérative La bourse aux fruits, s'occupera du volet de l'insertion socioprofessionnelle. «Si on veut développer un autre type de production, nous avons besoin de bénévoles, mais aussi de filières commerciales pour créer des emplois. Des emplois qui permettent de retrouver un sens au travail, et une dignité. Et pour ce faire, la nature est un puissant allié», explique-t-il en plantant des poiriers. Le collectif souhaite aussi offrir un lieu convivial ouvert à tous, incluant les initiatives des habitants et des partenaires locaux, un espace d'accueil libre pour les enfants, et des ateliers pédagogiques pour les classes et la population dès septembre dans le jardin en permaculture. Ce n'est donc pas qu'un nouveau modèle d'agriculture et de savoir-faire, mais aussi une nouvelle manière de vivre et de travailler ensemble que propose le collectif. Un rêve à construire...

 

 

 

Edition n° 18 du 4 mai 2016

 
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