Avant on nous félicitait pour notre ancienneté
Plus de 200 maçons de plus de 50 ans ont été licenciés ces derniers mois mettant en péril leur droit à la retraite anticipée

Les entreprises genevoises du secteur principal de la construction ont trouvé un nouveau moyen de faire des économies: licencier les travailleurs de plus de 50 ans, trop coûteux et dont le rendement est moins intéressant que les jeunes intérimaires. N'arrivant plus à retrouver d'emploi fixe, les maçons sont plongés dans une grande précarité et voient leur retraite anticipée menacée. Les syndicats exigent une meilleure protection pour ces travailleurs seniors.

Depuis quelques années, la problématique du licenciement massif des travailleurs dits âgés se généralise dans le secteur du gros œuvre. A Genève, les cas défilent dans les permanences syndicales. Ces derniers mois, plus de deux cents maçons ayant passé le cap de la cinquantaine se sont vus remercier par leur patron. Afin de dénoncer cette situation, les syndicats genevois Unia, SIT et Syna ont convoqué les médias devant un chantier de l'entreprise Conti, en présence de travailleurs lésés. «Cet employeur, à l'image de beaucoup d'autres, a l'habitude d'utiliser des faux prétextes économiques pour licencier son personnel de plus de 50 ans», dénonce Thierry Horner, secrétaire syndical au SIT. En réalité, ces travailleurs coûtent souvent trop cher et ont parfois un rendement moins important que les autres. On les licencie, donc, et on les remplace par de jeunes intérimaires, en forme et bon marché. Sauf que les conséquences pour ces travailleurs sont dramatiques: n'arrivant pas à retrouver d'emploi fixe, ils enchaînent les petites missions temporaires et voient leur droit à la retraite anticipée mis en danger. En effet, le règlement de la FAR exige que le travailleur ait travaillé au moins 5 ans entre 53 et 60 ans pour prétendre à la retraite anticipée. Sauf que dans ces cas-là, les périodes de chômage accumulées dépassent souvent les 2 ans. «Dans les faits, les patrons nient ce droit en licenciant les travailleurs avant 58 ans, soulève Thierry Horner. Les seules perspectives qui leur restent, c'est l'Hospice général en attendant la retraite à 65 ans!»
Partant de ce constat, les syndicats genevois exigent des employeurs du canton qu'ils se rasseyent à la table des négociations afin de trouver une solution locale pour améliorer la protection des travailleurs de plus de 50 ans. Pierre Maudet a justement convoqué les partenaires sociaux le 26 mai pour tenter de débloquer la situation. «Nous espérons que ces nouvelles discussions aboutiront, note Yves Mugny, coresponsable du gros œuvre chez Unia. Si ce n'est pas le cas, nous sommes prêts à durcir le ton: les travailleurs ont voté une résolution prévoyant une grève de durée indéterminée en septembre.»


Textes : Manon Todesco

 

Témoignages:


José Antonio, 56 ans
«Je suis en Suisse depuis 30 ans. J'ai toujours travaillé. J'étais chez Conti depuis 20 ans. Je n'ai jamais reçu un seul avertissement. J'ai été licencié du jour au lendemain soi-disant car il n'y avait plus assez de boulot, mais d'autres personnes ont été engagées après moi.»

Pedro Manuel, 59 ans
«J'ai travaillé dans le bâtiment pendant 40 ans et j'ai été licencié il y a deux ans et demi. Aujourd'hui, je n'ai pas retrouvé d'emploi et mon droit à la retraite anticipée est perdu. J'ai donné ma vie sur les chantiers, et aujourd'hui, je suis condamné à finir à l'Hospice général: c'est inadmissible pour un pays comme la Suisse.»

Agostino, 57 ans
«J'ai travaillé chez Conti jusqu'à fin 2012. J'avais suivi une formation de maçon au Portugal mais afin de me perfectionner j'ai obtenu un CFC de maçon en emploi ici à Genève. Aujourd'hui, je me retrouve inscrit dans plus de trente agences de placement. En moyenne, je travaille deux mois par an, et l'Hospice général complète le reste. Je ne trouve plus rien car je coûte trop cher. J'ai été contraint de vendre ma maison au Portugal. Je me rappelle d'un temps où on recevait des cadeaux pour nous remercier de notre ancienneté, maintenant on nous met dehors comme des malpropres!»

Mustafe, 53 ans
«Je suis arrivé à Genève du Kosovo en 1988. J'ai obtenu un CFC de maçon, puis j'ai grimpé les échelons: chef d'équipe puis contremaître. J'ai été licencié il y a maintenant trois ans par Implenia, qui m'a réembauché en tant qu'intérimaire sur le même chantier mais un statut au-dessous. Depuis mon licenciement, je n'arrive plus à trouver du travail fixe. Je suis appelé sur des missions très courtes: ils me font mettre en place le chantier, et ensuite, ils me jettent. C'est du dumping pur et dur, et il est temps que l'Etat mette un terme à ces pratiques.»

Fausto, 56 ans
«J'ai été licencié à deux reprises: à 54 ans, puis 14 mois plus tard. Ma retraite anticipée est en danger alors que j'ai cotisé toute ma vie. Je travaille bien, je suis en bonne santé, je suis qualifié: ce n'est pas normal d'être mis de côté. Dans ces conditions, je ne vois pas d'avenir car je refuse de dépendre de l'assistance publique. Cela ne peut pas continuer comme ça, il faut agir! Nous demandons du respect et de la dignité.»

Kemal, 52 ans
«Mon employeur m'a licencié il y a deux ans. Je suis sans emploi depuis. C'est triste. On me dit sans arrêt que je coûte trop cher...»

 

 

 

Edition n° 21 du 25 mai 2016

 
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