On ne traite pas des êtres humains comme ça
Des ouvriers viennent de récupérer des arriérés de salaire après trois ans de procédure

Exploités par un patron-voyou, quatre ferrailleurs venant de toucher, 3 ans après les faits, leurs arriérés de salaire, racontent ce qu'ils ont vécu et dénoncent l'exploitation en cours sur les chantiers. Ils invitent leurs collègues à rejoindre le syndicat et à l'alerter lorsqu'ils vivent de tels cas.

Tous les quatre sont venus du Portugal ou d'Espagne, fuyant la crise et le chômage. Une famille à nourrir, un travail à trouver sans connaître la langue, l'eldorado helvétique semblait s'offrir à eux. Mais c'est le cauchemar qui les attendait. Le cauchemar de l'exploitation et des patrons-voyous. M.B, C.G, C.B et C.P sont tous les quatre ferrailleurs. Le destin les a fait se rencontrer sur les chantiers de Silfer SA début 2013. Une société de ferraillage et carottage créée sur les cendres de CR7, une entreprise de Morges du même patron. Ce dernier avait été épinglé par Unia en novembre 2012. Il devait plus de 340000 francs de salaire à 34 ouvriers exploités sur le chantier de l'autoroute Transjurane. Avec Silfer, établie à Neuchâtel, le patron renouait avec ses méthodes...
«C'était mon premier emploi en Suisse. Depuis Genève, j'allais travailler à Reconvilier. Le patron m'a donné une fois un acompte, puis plus rien. Il nous montrait des fiches de salaires en disant qu'ils étaient versés, mais ce n'était pas vrai. J'ai travaillé comme ça trois mois. Un jour, j'ai pris ma famille qui vivait en France et suis allé frapper à sa porte, à Carrouge dans le canton de Vaud. Il m'a dit: "le seul conseil que je te donne, c'est d'aller voir Unia!" Il n'a même pas voulu me faire un certificat de travail», explique M.B, venu du Portugal. Ses collègues n'ont pas non plus été payés pour les 2 à 3 mois travaillés pour Silfer. «Le patron a encaissé l'argent des travaux et s'est enfui. Personne ne sait où il est!» s'indigne l'ouvrier. Lorsque C.G, Equatorien ayant vécu longtemps en Espagne, propose à ses collègues de se rendre au syndicat, M.B le suit. «Certains ne sont pas venus, ils n'avaient pas de permis de travail et avaient peur», relève C.G.
Ils seront six à faire la démarche. Et grâce à la persévérance de Jean-Marc Cuany d'Unia Vaud, ils viennent de récupérer de la caisse d'insolvabilité de Neuchâtel le montant de leurs salaires impayés. Pour cela, le syndicaliste a dû aller jusqu'au Tribunal fédéral (voir L'ES du 13 avril dernier) qui a donné raison aux travailleurs contre la caisse. Cette dernière ne voulait pas entrer en matière, estimant que l'entreprise n'était pas suffisamment endettée. Elle ne devait «que» 40000 francs à ses ouvriers et environ 30000 francs à d'autres créanciers...

Totalement ruinés, le ventre vide
«Je ne pensais jamais toucher cet argent. Maintenant ma famille est ici. C'était inespéré», se réjouit C.B qui a débuté chez ce patron, d'origine portugaise comme lui, en arrivant en Suisse. Pour C.P, dont la famille est encore au Portugal, ce paiement est aussi une aubaine: «Après avoir vécu plus d'un an de souffrance, de travail pour payer mes dettes, cet argent me permettra de m'acquitter de ce qu'il reste. Nous avions tous des dettes.» Car sans salaire, comment survivre dans la riche Suisse?
«On était totalement ruinés, au niveau de notre santé, de notre estime de soi, et très stressés. J'avais des problèmes pour payer la chambre, pour manger. Il y a eu beaucoup de jours où je ne mangeais pas. Je n'aurais jamais imaginé vivre ça ici. C'est l'expérience la plus terrible que j'ai vécue dans ma vie. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est incroyable. On ne traite pas des êtres humains comme ça!» lance C.G, qui poursuit: «Les difficultés à trouver un emploi, la nécessité de travailler, t'incitent à accepter certaines choses. Beaucoup vont au travail le ventre vide, avec de l'eau et une banane. Ça, ce n'est pas de la nourriture! Aujourd'hui, de nombreux travailleurs ont peur de dire les choses, ils ne veulent pas se mettre en avant, n'ont pas les connaissances nécessaires et la capacité de dénoncer ces abus. Ils se cachent. Si tous portaient plainte, ces cas n'existeraient pas.»
«Je n'étais pas dans la même situation», indique M.B. «Je vivais à Genève avec mon cousin. Il n'allait pas me laisser mourir de faim. Mais c'est vrai que beaucoup n'ont pas les moyens de manger. Certains ne se nourrissent qu'avec du pain et des sardines alors qu'on travaille avec de lourdes charges, c'est un travail très dur. Pour nos familles, on n'avait rien, on ne pouvait pas leur envoyer de l'argent bien qu'on soit venu ici pour le faire, pour les aider, les nourrir. On connaît même une personne dont la femme a envoyé de l'argent depuis le Portugal pour qu'il puisse s'acheter des cigarettes...»
C.P, qui travaillait aussi pour CR7, a été doublement volé par le patron, qui de surcroît était le frère de son épouse. «C'était mon beau-frère, j'avais confiance. Je vivais chez son petit frère. Pendant un an et demi, je n'ai jamais touché de salaire. Quand le patron donnait quelque chose, c'était à son petit frère pour le loyer et la nourriture. Durant cette période, je n'ai jamais pu envoyer d'argent à ma famille.»

«La Suisse, pays d'Europe où il y a le plus d'exploitation»
Encore bouleversés par cette affaire, les quatre ferrailleurs dénoncent l'absence de protection et le laxisme de l'Etat. «Je pense que la Suisse est le pays européen où il y a le plus d'exploitation. Dans la construction, c'est la mafia. Les entreprises temporaires gagnent plus que les travailleurs, les conditions de travail les importent peu. On travaille 12 heures par jour et elles s'en fichent. Elles sont toutes millionnaires. Elles sélectionnent les travailleurs les plus qualifiés, qui ne parlent pas la langue, pour les payer le moins possible», constate C.G.
«Ce qui nous est arrivé est très dur. Si un patron fait faillite une fois, deux fois, l'Etat devrait intervenir, et l'empêcher d'ouvrir une nouvelle société», lance M.B. «Ces patrons utilisent des gens qui viennent d'arriver. Moi je n'avais pas de permis, le patron en a profité. J'étais content de trouver un contrat à durée indéterminée (CDI), je pensais avoir 3 ou 4 ans de travail devant moi. Mais en Suisse, les CDI ne valent rien! On peut te mettre à la porte après un mois! Heureusement que ma famille n'était pas ici. Comment payer le loyer, la nourriture si le patron garde l'argent? C'est une grande injustice. Et ce n'est pas juste de devoir lutter trois ans pour que son tort soit reconnu. J'accuse l'Etat. Il ne peut pas laisser ces patrons s'enrichir comme ça. Nous, les travailleurs, on ne peut compter que sur Unia.»

«Nous avons eu raison»
«Nous disons merci aux professionnels du syndicat qui ont eu la patience de suivre ce dossier. Et je salue les collègues qui ont eu le courage de venir avec moi pour dénoncer cette affaire», souligne C.G. M.B salue aussi la force de Jean-Marc Cuany qui est allé jusqu'au bout, et invite les travailleurs à s'inscrire à Unia. «L'union permet de gagner. J'ai eu deux fois des problèmes, sans le syndicat, je n'aurais pas eu un sou. Etre membre, c'est aussi connaître ses droits, ses devoirs. Grâce à Unia, on est là aujourd'hui. Et cette victoire est plus importante que l'argent, c'est la reconnaissance que nous avions raison.»


Sylviane Herranz

 

 

Edition n° 22 du 1 juin 2016

 
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