A Neuchâtel les militants de la vente font les magasins
Des militants sont partis à la rencontre d'une centaine de leurs collègues. Reportage dans les boutiques neuchâteloises

La nouvelle Loi sur les heures d'ouverture des magasins (LOMag) aurait permis aux commerces d'ouvrir de 6h à 20h en semaine et de 6h à 18h, voire 19h, le samedi. A Neuchâtel, canton qui a déjà connu un allongement des horaires en 2014, le personnel n'était pas prêt à se soumettre à une nouvelle dérèglementation. A la rentrée 2015, un groupe de militants anti-LOMag s'est constitué. L'Evénement syndical les a accompagnés vendredi dernier. Nul doute que leur détermination, comme celle de nombreux autres vendeurs et vendeuses, ont influé sur la décision, apprise au moment de mettre ce journal sous presse, d'enterrer le projet de loi.


Vendredi 3 juin, il est 8h30 dans les locaux d'Unia Neuchâtel. Nous avons rendez-vous avec Nahum Van Rampey, secrétaire syndical en charge du commerce de détail. «Depuis trois semaines, des militants s'en vont rencontrer des collègues pour leur faire remplir un questionnaire», explique-t-il. «Ce sont les membres du groupe de travail de la vente qui ont choisi les questions. L'idée est d'aborder les vendeurs de manière positive en valorisant leur travail et leur métier.» Accompagnés d'un secrétaire syndical, sept vendeurs ont ainsi sillonné le canton et visité une septantaine de magasins. «India en est à sa troisième matinée cette semaine, alors qu'elle bosse à plein-temps, je ne sais pas comment elle fait», dit-il en nous présentant cette employée d'un grand magasin de vêtements de La Chaux-de-Fonds. «Parce que je n'ai pas envie de bosser jusqu'à 20h comme le prévoit la LOMag (Loi fédérale sur les heures d'ouverture des magasins) et qu'il est important de renseigner les collègues», répond simplement la militante de choc. La jeune femme est aussi motivée par les réactions positives. «Alors que je croyais qu'on allait se faire envoyer bouler, j'ai été surprise de l'accueil que nous avons reçu.»

«Il faut qu'on se bouge»
Nous allons pouvoir le vérifier. 9h, il est temps de partir en tournée. Le centre-ville de Neuchâtel s'anime doucement. Nous entrons dans un magasin de prêt-à-porter. Nahum Van Rampey et India s'approchent d'une vendeuse. Le secrétaire syndical présente la démarche et passe la parole à la militante. «Bonjour, je travaille aussi dans la vente et je fais partie d'un groupe d'une dizaine de vendeurs qui s'organisent...» India en vient rapidement au questionnaire: «En quoi ton métier te plait-il?», «Qu'est-ce qui t'a fait choisir le métier de vendeur», «Quelles sont les compétences clés de ton métier?», «En travaillant dans une autre branche, qu'est-ce qui te manquerait?», «Quel est le plus beau compliment que tu aies reçu sur ton travail?» Réponses: «Ce qui me plaît le plus, c'est le contact avec les gens, il faut être souriante, accueillante et motivée, le meilleur compliment que l'on me fait c'est de me dire que cela fait plaisir de venir chez nous...» Le sondage sert d'accroche pour établir le contact et la confiance, après quoi India peut aborder la question de la LOMag. «Il faut qu'on se bouge sinon ça va passer, il faut qu'on organise le référendum, il faut faire signer tes collègues, tes amis, ta famille...»

«On perd notre vie familiale»
On s'engouffre ensuite dans une enseigne de chaussures. «La vente est en train de nous enlever notre vie familiale. J'ai un enfant, je sais ce que c'est de courir dans tous les sens, si je le vois quatre heures par jour, c'est un maximum. Avec une fermeture à 20h, on va être décalé, on commencera à 11h, je ne pourrai plus rentrer à midi», déplore une employée. Si le refus de l'extension des horaires fait l'unanimité, susciter les vocations militantes reste difficile. «Le groupe, ça permet d'être au courant, d'échanger, c'est même comme une thérapie. On mange ensemble, on rigole, c'est convivial», plaide India. «Je vous félicite de faire l'effort de prendre sur votre congé pour vous battre pour nous. Si tout le monde faisait comme ça, on pourrait éviter le 20h. Et en plus vous venez de La Chaux-de-Fonds, c'est top. J'admire votre engagement. Je suis 100% avec vous, mais ça me fait peur que mon employeur me voie. On a la liberté d'expression, mais l'employeur peut aussi prendre des libertés. Ça me bloque. Si je perdais mon travail, je ne saurais pas quoi faire.» Nahum Van Rampey intervient: «Chacun fait comme il peut selon ses moyens, être syndiquée comme vous l'êtes, s'informer et venir à une réunion, c'est déjà pas mal.»

«Il ne faut pas se laisser faire»
Ensuite, on passe dans une boutique de mode. Là aussi, comme dans les cinq autres magasins visités ce matin-là, l'accueil est excellent. «Ça fait plaisir des gens qui viennent nous voir, ça nous motive à militer, à prendre conscience de ce qui se passe. Moi, par exemple, j'ai entendu parler de la LOMag et je me suis dit que ça n'allait pas passer», déclare une travailleuse. «Je suis d'accord avec vous, il ne faut pas se laisser faire. Je ne pense pas qu'ils vont nous payer une heure de plus si durant cette heure on fait dix balles de chiffre d'affaires. On fait 42 heures par semaine, plus les déplacements, c'est difficile de s'investir pour une cause, mais je peux recueillir des signatures et participer à une manif», ajoute-t-elle avant de nous faire sortir par l'arrière du magasin, «pour le compteur clients, on n'a pas eu beaucoup de monde ce matin». «Si un certain nombre de personnes entrent dans le magasin et n'achètent rien comme nous, l'objectif de vente de la journée risque de ne pas être atteint», indique Nahum Van Rampey une fois sur le trottoir.
Il est 11h15. India s'apprête à rejoindre la gare pour attraper le train pour La Chaux-de-Fonds, elle va travailler ce jour-là de 13h à 19h. «C'est cool, les gens étaient ouverts, même s'ils n'avaient pas toujours le temps. C'est un beau métier, il est hyper-intéressant de pouvoir conseiller les clients et de rencontrer des gens d'horizons différents. Ce n'est pas le métier en tant que tel le problème, ce sont les conditions et les choix politiques entourant les horaires», juge-t-elle.

«L'impact est hyper positif»
Retour dans les locaux d'Unia pour un débriefing avec les cinq secrétaires syndicaux du secteur tertiaire. «A 80%, ce qui plaît le plus aux vendeurs, c'est le contact avec la clientèle», note Nahum Van Rampey devant les questionnaires posés sur la table. «Il y a un aspect social dans ce travail. On nous a expliqué que des clients viennent pour parler, parce qu'ils trouvent de l'écoute. Une vendeuse nous a d'ailleurs dit: on travaille dans le social sans avoir fait des années d'études», souligne Anne-Laure Sierra. Quel bilan tirer de trois semaines de campagne? Une centaine de contacts ont été pris, une cinquantaine de nouvelles adresses courriels recueillies et les militants ont acquis de l'expérience. «Il faut constater l'effet de la présence d'un militant: les personnes se sentent plus concernées, ont une vision concrète du groupe de travail et se disent que ce dont les militants sont capables de faire, ils peuvent le réaliser aussi», remarque Nahum Van Rampey. Isabel Amian approuve: «L'impact est hyper positif. Il y a beaucoup de gens qui pensent que le syndicat c'est très politique et que ça prend du temps. Là, ils ont vu qu'ils pouvaient aussi s'engager et donner une heure ou deux», constate la secrétaire syndicale. «Il faut tout de même du courage à ces militants pour aller à la rencontre des vendeurs, un sacré cran et ce n'est pas un travail facile», relève encore Anne-Laure Sierra. «Je leur tire mon chapeau.» Responsable du secteur tertiaire d'Unia Neuchâtel, David Taillard se réjouit de cet engagement: «Il y a une nouvelle donne: depuis trois ans, de plus en plus d'employés de la vente deviennent membres et s'approprient le syndicat, ils ont envie que cette association de travailleurs soit la leur. On a aujourd'hui des militants très engagés et très motivés comme on en rencontre dans d'autres branches. Le groupe tertiaire a fait énormément pour en arriver-là, je suis très fier de cette équipe.» Avant que la nouvelle du classement de la LOMag ne soit connue, il était prévu que les sorties militantes se poursuivraient. Unia Neuchâtel s'était fixé pour objectif de recueillir 10000 signatures pour le référendum, soit un cinquième du nombre de paraphes nécessaires. Un objectif ambitieux, à la hauteur de la dynamique à l'œuvre dans le canton, qui n'est aujourd'hui plus à l'ordre du jour...

Jérôme Béguin

 

 

Edition n° 23 du 8 juin 2016

 
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