La gardienne du scénario
Monteuse et scripte de métier Marie Chaduc féministe et syndicaliste se bat pour de meilleures conditions de travail

Une scène improbable à la Migros des Eplatures de La Chaux-de-Fonds en ce mardi 10 mai. Un jeune homme tire à l'arc dans le hall central du magasin... sans flèche. Les caddies sont arrêtés, une trentaine de personnes s'activent autour de l'acteur, les caméras tournent. Marie Chaduc, devant son moniteur, note tout. Son métier de scripte fait d'elle la garante de la cohésion du film, la gardienne du scénario. Elle doit s'assurer du respect des dialogues, du rythme, de la position des caméras...
Elle est aussi le bras droit du réalisateur, en l'occurrence du Chaux-de-Fonnier Robin Erard. Ils ont en commun d'avoir grandi dans la même ville et suivi la même école de cinéma en Belgique. Pourquoi le 7e art? «Une envie de transmettre la magie. Celle que j'ai ressentie lors du premier film que j'ai vu: Rox et Rouky», raconte Marie Chaduc, des étincelles dans les yeux.
Après ses études de monteuse et de scripte à Bruxelles, elle revient en Suisse et travaille pendant 6 ans à la Télévision suisse romande, avant de donner sa démission. Non sans avoir lutté pour ses droits, avec d'autres collègues, pour faire reconnaître sa tendinite comme maladie professionnelle. «On devait faire le montage sur une tablette graphique, qui n'était pas faite pour. C'était une sale période. Après plusieurs recours, l'une d'entre nous a fini par gagner...» Sa tendinite mal soignée, Marie Chaduc décide alors de retourner en Belgique et de devenir scripte. Avec succès. «J'avoue que j'ai de la chance. On vient me chercher», sourit-elle. Elle limite toutefois les gros tournages à deux par année, pour ne pas s'éloigner trop longtemps de sa petite fille de 5 ans.

Défendre les métiers du cinéma
Sensible aux questions syndicales - peut-être grâce à ses parents militants, en plus d'être cinéphiles - elle a cocréé l'association Hors Champ suite au projet de réforme du statut d'artiste en Belgique. «Même si la réforme est passée, au détriment des jeunes qui se lancent dans le métier, on continue de se battre pour défendre les métiers du cinéma et ça commence à porter ses fruits.» Plus généralement, la jeune association tente de réinvestir les syndicats interprofessionnels, pour défendre les conditions de travail, souvent mauvaises.
Après 32 jours de tournage, et une moyenne de 6 heures de sommeil par nuit, Marie Chaduc avoue sa fatigue. «C'est un métier épuisant. Au niveau syndical, on ne respecte pas toujours les heures de repos. Et puis les heures supplémentaires me sont rarement payées. On travaille parfois de nuit, parfois de jour, dans le froid, dans le chaud. Pour ma part, j'ai aussi de gros problèmes de dos, car mon métier est très statique.» Il est 14h30, et l'équipe, dont les visages trahissent aussi l'épuisement, tourne depuis 8h du matin, sans pause. Celle-ci arrive enfin: une petite heure pour manger avant de partir pour Le Locle.

Un calme à toute épreuve
Pendant l'interview, Marie Chaduc mange, répond à nos questions et à celles de ses collègues, le tout en gardant le sourire et son calme. Une qualité essentielle dans ce monde où les tempéraments sont forts. «Et les ego aussi», sourit-elle. «On vit pendant près de deux mois dans une sorte de grosse colonie de vacances. Il faut faire preuve de psychologie, trouver comment et à quel moment s'adresser aux gens.»
Cela ne l'empêche nullement de s'exprimer, elle qui aime s'affirmer en tant que féministe et syndicaliste. «Deux termes que certains utilisent malheureusement comme des insultes», relève-t-elle. «Je ne milite pas, mais je dis les choses. On a trop souvent tendance à se taire sur nos mauvaises conditions de travail. Beaucoup viennent d'ailleurs se plaindre auprès de moi. Surtout les femmes, les plus mal loties dans ce milieu où le sexisme est fort et les stéréotypes récurrents. Sans compter que les métiers féminins (costumière, maquilleuse, coiffeuse, et scripte) sont trop souvent moins bien payés.»

«Un laboratoire du capitalisme»
Celle qui fourmille d'anecdotes sur le monde du cinéma raconte avoir tourné, l'automne dernier, un film avec le réalisateur Raoul Peck sur Karl Marx. «Paradoxalement, les films en costumes sont aujourd'hui les plus modernes dans la place faite aux femmes. Celle de Marx y a un beau rôle. Pour le reste, je peux vous assurer que les conditions de travail n'étaient pas tellement marxistes», rit-elle. «Même si je préfère faire des films plutôt engagés, de gauche, les plateaux de cinéma ressemblent, comme le dit le cinéaste Alain Guiraudie, à des laboratoires du capitalisme.»
Malgré ses critiques, Marie Chaduc adore son métier. «Il y a des moments d'éclat, que ce soit dans le jeu des comédiens ou dans les plans filmés, qui font oublier toutes les difficultés. Les relations que l'on tisse avec certaines équipes sont très fortes. Mon métier de scripte est riche. Je peux insuffler des idées sans avoir besoin d'avoir les épaules des réalisateurs, dont la responsabilité est effrayante. J'ai souffert parfois de les voir souffrir.» Malgré tout, celle qui aime travailler dans l'ombre et mettre en valeur les autres pourrait bien un jour sauter le pas...

Aline Andrey

Davantage d'informations sur Hors Champ, l'association des métiers du cinéma et de l'audiovisuel: www.horschamp-asbl.be

 

 

Edition n° 23 du 8 juin 2016

 
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