Bata nous a ôté notre droit fondamental au travail
Des syndicalistes mexicains interpellent l'OIT et la direction de Bata afin de dénoncer la fermeture illégale de leur usine

Deux représentants du syndicat indépendant de l'entreprise Sandak au Mexique ont fait le voyage jusqu'en Suisse pour tenter de résoudre le conflit qui les oppose à Bata depuis cinq ans. Fermée du jour au lendemain sans justification valable, cette fabrique de chaussures a laissé 450 travailleurs sur le carreau qui ont entamé une grève. S'en sont suivies de graves violations des droits fondamentaux des travailleurs, avec la complicité des autorités locales. Récit.

Calpulalpan, état de Tlaxcala au Mexique. Tout commence en 2010. Les 450 travailleurs de l'entreprise Sandak, qui fabrique des chaussures depuis 1971 pour le groupe international Bata, se voient proposer de délocaliser la production à leur domicile, dans ce qu'on appelle des «maquilas». Un mode de travail qui permet à l'employeur de se décharger de toute responsabilité, de payer des salaires plus bas et de ne verser plus aucune prestation sociale. Les travailleurs ayant refusé cette dégradation de leurs conditions de travail, en décembre 2010, l'entreprise commence à extraire des machines de la fabrique, à licencier du personnel et à fermer temporairement sans payer la totalité des dûs de fin d'année aux ouvriers. Une première grève éclate, menée par le Syndicat unique de travailleurs de Calzado Sandak (SUTCS), seul syndicat indépendant de l'Etat. L'entreprise rouvre en janvier 2011, les paiements sont faits, mais le travail reprend alors avec seulement 250 travailleurs, et des processus de production en moins. «Malgré une amputation de notre main-d'œuvre, nous étions encore plus productifs, relate Epifanio Garcia Carrillo, secrétaire syndical du SUTCS. Nous voulions que Sandak survive. Les patrons nous disaient que le rendement était bon.» Pourtant, en juin, rebelote, les machines sont réquisitionnées, encore une fois dans l'irrespect du contrat collectif signé avec le syndicat. Et le 18 juillet, les travailleurs trouveront les portes de leur usine cadenassées. Sandak est définitivement fermée, pour des raisons de productivité. Les travailleurs sont invités - contraints - à signer leur lettre de licenciement et reçoivent un dédommagement de misère. «Ce fut un choc car tout allait bien. Nous ne pouvions pas rester les bras croisés. Bata ne nous a pas laissé d'autre choix que de reprendre la grève pour violations de nos droits, irrespect de la convention et fermeture illégale de l'unité.» Un an plus tard, la grève est déclarée inexistante par les autorités, fait qui aurait dû entraîner la réouverture de l'entreprise. En vain.

Graves attaques
Depuis, le syndicat et ses travailleurs ont été victimes d'une liste sans fin de machinations et d'attaques de leurs droits, commises par l'entreprise avec la grande complicité des autorités locales dont la mission est, selon le SUTCS, d'anéantir le seul syndicat indépendant de l'Etat. Une plainte a d'ailleurs été déposée auprès de l'OIT. Entre autres violations, le SUTCS dénonce la fermeture de l'usine sans en informer le syndicat, le rejet par trois fois des préavis de grève, l'arrestation arbitraire de dix travailleurs pour présumée spoliation, et l'agression physique de trois travailleuses ayant entraîné leur mort.
Epifanio Garcia Carrillo a lui-même été emprisonné pendant quatre jours, pour des motifs qu'il rejette en bloc. «Quand ils m'ont arrêté, ils m'ont pris mon téléphone portable, et en prison, ils m'ont confisqué tous mes vêtements. Je croyais bien que j'allais croupir ici toute ma vie.» Son collègue Gustavo aura eu moins de chance: après 9 mois de détention, la caution exigée se chiffre à plus de 2,3 millions de francs suisses, une somme inimaginable. «Toutes les accusations formulées sont fausses, assure Eduardo Dias Reguera, avocat du syndicat. Et quand bien même, les faits étaient prescrits, donc ça ne tient pas debout. On m'a moi-même accusé de séquestration alors que j'étais en audience dans la capitale.»

Obtenir réparation
Dans l'impasse depuis plus de cinq ans, les 63 travailleurs qui restent mobilisés ont mandaté Eduardo et Epifanio pour les représenter à Genève à l'occasion de la Conférence internationale du travail mais aussi pour tenter d'instaurer le dialogue avec Bata, dont le siège se trouve à Lausanne. Un voyage qui a demandé un gros effort de solidarité au Mexique. «Nous voulons la réouverture de Sandak, sans quoi, nous exigeons une indemnisation digne de ce nom qui prenne en compte l'ancienneté des travailleurs», revendique le secrétaire syndical, actif depuis 20 ans chez Sandak. «Certains n'ont toujours pas retrouvé de travail, nous sommes fichés auprès des employeurs. Et puis au Mexique, à 35 ans, on est déjà mis de côté, trop vieux...»
A l'heure où nous mettions sous presse, une rencontre avec la direction de Bata en Suisse était exclue mais il semble qu'un rendez-vous avec les représentants du groupe au Mexique se concrétise ces prochaines semaines. «Tout cela est devenu possible grâce au soutien qu'on a reçu ici en Suisse», se réjouit Epifanio Garcia Carrillo, qui n'avait jamais traversé les frontières de son pays jusqu'à aujourd'hui. «Nous luttons pour défendre nos droits élémentaires qui se retrouvent systématiquement violés. Bata nous a ôté notre droit de travailler et nous voulons le récupérer.»

Impunité zéro
Aujourd'hui, la peur a pris le dessus et ils ne sont plus que 3 à avoir refusé de signer la lettre de licenciement soumise par Bata. Mais le combat reste collectif. Des assemblées ont lieu tous les dimanches, pour ne pas risquer de faire perdre leur travail à ceux qui en ont retrouvé un. La production de chaussures pour Bata continue au Mexique, sur un site dans le District fédéral, et bien entendu dans les maquilas, exploitant une main-d'œuvre précaire, parfois mineure, avec des salaires de misère et l'absence de protection sociale...

Manon Todesco

 

Une conférence publique se tiendra ce mercredi 15 juin, à 18h30 à la Maison du peuple (salle Jean Villars Gilles), place Chauderon 5 à Lausanne en présence du syndicaliste Epifanio Garcia Carrillo et l'avocat Efuardo Diaz Reguera, avec le soutien d'Unia.

 

 

Edition n° 24 du 15 juin 2016

 
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