Non à la suppression des aides individuelles aux femmes
Onze services de consultation sont concernés en Suisse. Une lettre ouverte au Conseil fédéral a été envoyée aux autorités

Le Conseil fédéral a décidé de supprimer les aides individuelles aux femmes souhaitant se réinsérer dans la vie professionnelle ou obtenir un appui lors d'un problème rencontré sur la place de travail. Un soutien prévu par l'article 15 de la Loi sur l'égalité. Cette mesure a suscité une levée de boucliers des services de consultation offrant de tels soutiens et dans les syndicats.

Supprimer tout subside aux consultations individuelles pour aider les femmes à se réinsérer dans le monde du travail ou à obtenir des conseils en lien avec leur emploi? C'est ce qu'ont décidé le Conseil fédéral et le Département fédéral de l'intérieur (DFI) en début d'année, condamnant l'existence de onze services de consultation en Suisse. Ces subventions découlent de l'article 15 de la Loi sur l'égalité (LEg) qui prévoit des aides pour informer et conseiller les femmes dans leur vie professionnelle, et notamment celles ayant interrompu leur activité pour s'occuper de leurs enfants.
Les services concernés n'ont appris la mesure, qui prévoit une première coupe de 25% en 2017 et une deuxième de 50% en 2018 avant la suppression complète en 2019, qu'en mars dernier. Ils ont rapidement réagi, avec une lettre ouverte au Conseil fédéral et à Alain Berset, chef du DFI, pour qu'ils reviennent sur leur décision. Cette lettre, remise début juin, est soutenue par une pétition en ligne* qui a déjà recueilli plus de 3000 signatures individuelles et 11 collectives, dont celles des Femmes de l'Union syndicale suisse, de l'Union syndicale vaudoise, et de plusieurs instances du Syndicat des services publics. Samedi dernier, l'assemblée des délégués d'Unia a elle aussi décidé d'apporter son soutien à la lettre ouverte.
«On nous a dit que les quelque 2 millions octroyés à ces consultations seraient alloués à d'autres tâches prévues par la Loi sur l'égalité (art. 14 LEg), en particulier des prestations pour les entreprises. Mais tous les soutiens individuels seront supprimés. Aujourd'hui, environ 3200 femmes bénéficient chaque année de ces consultations en Suisse», indique Aline Robert, codirectrice de CAP (Conseil & Accompagnement professionnel), service présent à Neuchâtel et Yverdon. En Suisse romande, Espace femmes à Fribourg et le Frac à Bienne seront aussi touchés. Comme l'association Freuw dans le Haut-Valais ou encore la consultation Fraw de Berne, présidée par Corinne Schärer, membre du comité directeur d'Unia. «Cette décision remet en cause l'existence de notre service. La Confédération dit que c'est aux cantons de financer l'orientation et la réinsertion, mais ils n'ont pas d'argent pour cela. A Berne, le Grand Conseil vient de décider d'économiser dans le département concerné», relève la présidente de Fraw. «Cette décision, pour laquelle nous n'avons pas été consultés, est totalement fausse et inacceptable du point de vue juridique car un aspect de la Loi sur l'égalité ne sera plus appliqué. Le Conseil fédéral dit que cet argent sera versé aux projets des entreprises dans le cadre de l'initiative visant à combattre la pénurie de main-d'œuvre. C'est absurde. Car ces consultations sont le meilleur moyen de soutenir les femmes pour la reprise d'un emploi», ajoute Corinne Schärer.

Aide efficace
«Notre aide est très efficace, c'est pour cela que nous sommes en colère!» s'insurge Marie-Hélène Eglin, conseillère à CAP. «Notre service propose un soutien individualisé sur le plan professionnel et juridique. Les femmes qui souhaitent reprendre un emploi ou ayant des problèmes dans leur vie professionnelle, ont droit à cinq consultations de 20 ou 40 francs chacune selon leur revenu. Ailleurs, les tarifs sont de l'ordre de 200 francs la consultation. Peu de gens peuvent se le permettre», relève la conseillère. «Lorsqu'une femme vient nous voir, nous faisons un diagnostic global de la situation, posons certaines pistes, l'aidons à faire ou refaire son CV afin de mettre en valeur ses compétences, élément trop souvent oublié. Nous aidons les femmes à faire des recherches de stages, des lettres, des choses très concrètes. Et leur offrons également un soutien juridique pour qu'elles puissent se consacrer entièrement à leur projet professionnel.»

Trouver sa voie
L'année dernière, CAP a pu apporter son soutien à 170 femmes. «Nous avons de très jeunes filles, des étudiantes un peu perdues, des jeunes en fin d'apprentissage. Nous soutenons également beaucoup de personnes de plus de 50 ans, de toutes nationalités, comme cette dame qui, à quelques années de la retraite, ne peut survivre de ses petits boulots de représentation dans la vente. Nous aidons d'autres personnes à se réorienter, à trouver leur voie. Elles doivent aussi reprendre confiance en elles, et seul un suivi individuel peut le permettre», indique Marie-Hélène Eglin. «Nous aidons aussi des gens à sortir de l'aide sociale ou à éviter un passage au chômage. Ces subventions doivent permettre à chacun de se réinsérer dans la société, de trouver sa place. C'est ça l'égalité. L'Etat doit comprendre qu'en les supprimant, il laissera beaucoup de personnes sur le bord de la route.»

Sylviane Herranz

* Pour signer la pétition: https://art15.plusplus.ch/fr/



Témoignage : «Au social, on m'a dit que mon ami avait les moyens de m'entretenir...»

Anna (prénom d'emprunt) est coiffeuse indépendante et doit se résoudre à fermer son salon de coiffure. «Financièrement, c'est difficile. Je souhaite me réorienter vers un autre métier. J'ai cherché de l'aide au chômage, au social, ils m'ont envoyé balader! Je paie les assurances sociales mais je n'ai pas le droit d'être conseillée, d'avoir des cours ni même une aide pour faire un CV.» A Lausanne, les services sociaux lui ont dit qu'ils ne pouvaient rien faire pour elle. «Ils m'ont répondu que mon ami avait les moyens de m'entretenir», s'estomaque la jeune femme de 28 ans. «J'étais dégoûtée. J'ai cherché sur Internet où je pouvais me renseigner, et j'ai trouvé CAP. J'ai rencontré la conseillère. J'ai pu lui parler de mes envies, de mes attentes. On a cherché les domaines qui m'intéressent pour une nouvelle orientation. Elle a aussi vérifié mon CV et m'a conseillé de chercher un stage, même non payé, pour savoir si le métier choisi me plaisait.»
«J'ai eu un premier entretien d'une heure avec elle. Le fait de ne plus être seule m'a déjà beaucoup aidée. Psychologiquement aussi, car en tant qu'indépendante, on est jetée aux ordures. C'est terrible.» La jeune femme envisage de reprendre des études en cours d'emploi dans le médical. «Ce n'est qu'une idée, je vais encore en discuter avec la conseillère de CAP», explique-t-elle, heureuse aussi de n'avoir dû payer qu'une petite contribution pour la consultation.
SH

 

 

Edition n° 26/27 du 29 juin 2016

 
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