La vie des autres
Réalisateur indépendant Yann Bétant aime raconter des histoires de vie

C'est son plaisir des échanges mais aussi son intérêt pour d'autres cultures qui ont conduit Yann Bétant, 38 ans, à raconter l'histoire de Petru Pintea, alias Cici. Un Rom de Roumanie que le jeune homme a connu dans les rues de la capitale vaudoise et retrouvé dans son village d'Iclod, en Transylvanie. Le réalisateur s'est intéressé au destin de ce «pendulaire» partageant son existence entre son pays natal et Lausanne où - accompagné de sa marionnette à tête de tigre à enfiler comme un costume - il tentait de gagner sa vie et celle de sa famille. Il l'a filmé dans ces deux réalités. Ces deux quotidiens. Aux côtés des siens. Dans ses démêlés avec l'administration lausannoise jugeant sa marionnette trop bruyante - le claquement de sa bouche dérangeait des passants... Il l'a suivi sans mettre en avant son appartenance rom - «j'ai plutôt cherché à enlever cette étiquette». En relatant juste le parcours d'un homme. Sensible et touchant... Un premier long métrage projeté l'an dernier dans le cadre du Festival Visions du Réel et à bien d'autres reprises encore, né d'une rencontre et des hasards de la vie...

Proche et exotique à la fois
«J'avais croisé le regard de Cici il y a plusieurs années, alors qu'il mendiait dans la rue. Nous avions discuté. Il était surpris que je parle roumain», raconte Yann Bétant qui, passionné par la Roumanie, l'avait souvent visitée. «Une terre relativement proche et très différente. Exotique et accessible à la fois. Avec une langue facile à apprendre.» Lors d'un de ses nouveaux voyages dans ce pays, en décembre 2010, le Lausannois aperçoit dans le bus qui le conduit à Bucarest une personne ressemblant au mendiant. Il l'interpelle. Ce n'est pas lui mais, coïncidences, son voisin... Yann Bétant, qui avait projeté de tourner un film sur les familles roumaines rentrant chez elles pour les fêtes, change alors d'idée. Il décide de rendre visite à Cici, devenu, dans l'intervalle, le Monsieur à la marionnette. «Un meilleur statut que celui seul de quémander de l'argent», note le réalisateur qui avait remarqué ce personnage à Lausanne mais ne l'avait pas reconnu sous son déguisement.

Interroger nos modèles
«Mon intention avec le documentaire? Valoriser la rencontre et une certaine amitié. Montrer aussi une manière d'appréhender différemment le monde. Hors de sa zone de confort» explique Yann Bétant qui, proche du protagoniste, a eu accès à nombre d'éléments de son quotidien. «J'avais une position spéciale. J'existe aussi dans le film. Le fait d'avoir une caméra au poing n'a pas changé ma façon d'être avec Cici. J'ai tourné sur le vif, sans créer de distance...» Une approche qui correspond bien à Yann Bétant désireux, par le biais de son travail, de raconter des histoires de personnes qui le touchent. De relayer d'autres manières de vivre. Pour se confronter à la sienne. Et interroger nos modèles... Coréalisateur actuellement d'un film sur les «jardins urbains» pour une maison de production et la RTS, il ne se départage pas de cet angle de vue. «On peut raconter une histoire de vie avec un jardin», sourit le Lausannois, touché par l'engagement de leurs propriétaires, cette volonté de retourner à des choses simples, l'incroyable engouement pour ces potagers... Non sans s'interroger toutefois sur la réalité de ce genre de démarches dans un pays riche, alors que l'on importe nombre de légumes... Un questionnement en phase avec la manière dont Yann Bétant aborde son travail. «Filmer, c'est concentrer son regard sur un sujet. De près. De loin. C'est s'extraire et en même temps prendre sa place. S'affirmer.» Et si Yann Bétant s'est jusqu'à présent limité à faire des documentaires, il n'écarte pas pour autant l'idée d'une fiction.

Un autre monde
«J'en ai envie, mais j'ai un peu peur des comédiens. Peur qu'ils soient dans un autre monde.» Un commentaire étonnant dans la bouche de ce réalisateur qui, diplômé de l'Institut des arts de diffusion à Louvain-la-Neuve, en Belgique, a d'abord suivi avec succès l'Ecole de théâtre Lassaad, à Bruxelles. Un premier choix professionnel influencé par son milieu familial, proche de cet art... «Mais je n'aurais pas pu exercer en tant qu'acteur. Je n'ai pas assez confiance en moi. Et l'idée de faire des castings me mettait mal à l'aise», relève Yann Bétant qui dit devoir encore travailler sur lui pour dépasser ses blocages liés à un manque d'assurance, sa crainte d'être jugé... Pas de quoi toutefois paralyser ce timide plutôt optimiste, imaginatif et sensible. Ce réalisateur, cameraman, monteur, animateur et régisseur de théâtre qui sait aussi voir le côté absurde des choses, emprunter les chemins de la dérision... Un atout pour cet indépendant qui dit en outre se ressourcer dans tout ce qui sort du quotidien: une rencontre, la découverte d'un nouveau détail, une balade au bord du Rhône à Genève... Mais aussi en plongeant dedans... «Je me ressource parfois en rangeant la maison. Une manière de faire de l'ordre dans ma tête», ajoute Yann Bétant qui habite un ancien appartement aux pièces biscornues et pleines d'un joyeux bric-à-brac. Un espace chaleureux, vivant, racontant aussi un peu de la personnalité de ce père de deux petites filles qui associe le bonheur au réveil, le matin, à leur côté... De l'émotion pure. Coupez...

Sonya Mermoud

 

Edition n° 26/27 du 29 juin 2016

 
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