Aider les avions et les oiseaux à cohabiter
Les agents de l'unité de Prévention du péril animalier de Cointrin ont pour mission de limiter les collisions faune avions

Reportage sur le tarmac de l'aéroport de Genève, où les agents de la Prévention du péril animalier patrouillent du lever au coucher du jour dans le but d'éviter les collisions entre les avions et les oiseaux ou autres mammifères, pouvant faire de graves dégâts. De la prévention aux mesures actives d'effarouchement, la devise de l'unité est toujours d'agir dans le respect de l'animal et de la nature. Immersion dans un univers de passionnés.


Un héron est en bord de piste. L'information est communiquée à Elodie, agent de l'unité de Prévention du péril animalier (PPA) à l'aéroport de Genève, par la tour de contrôle. Celle-ci se rend sur les lieux, dégaine ses jumelles. Après quelques secondes, le héron est identifié en plein vol. Et se pose un peu plus loin. «Un héron ne représente pas une grande urgence car une fois posé, il peut rester plus de 30 minutes immobile, explique la biologiste de métier. Par contre il faut être prudent car quand il décolle, il met plusieurs secondes à traverser la piste. Il faut donc bien anticiper notre intervention.» Le héron étant au sol, dans la prairie bordant la piste, Elodie laisse le temps à deux ou trois appareils d'atterrir. Une fois la voie libre, elle s'approche le plus possible de l'oiseau avec son fourgon et programme l'émission d'un son de héron en détresse. La bête, apeurée, s'envole. Pour renforcer son action, elle tire une cartouche allant à plus de 400 mètres, dont la seule explosion continuera de faire fuir le héron. Danger écarté. Voici à quoi peut ressembler, entre autres, une intervention de l'unité de la PPA. La mission de ses dix agents? Limiter le nombre de collisions entre les avions et la faune ainsi que les ingestions d'animaux dans les réacteurs afin d'assurer la sécurité des passagers mais aussi de préserver les espèces présentes dans les prairies autour de l'aéroport.

Ingestion et collision
«Il faut savoir que 90% des impacts ont lieu sur et aux abords des aéroports, d'où l'indispensabilité de notre action» relève Stéphane Pillet, directeur général de BTEE SA, la société qui emploie les agents de la PPA. En effet, toute espèce d'animal, même petite, peut être à l'origine de dommages colossaux sur les avions. Selon les statistiques mondiales (voir encadré), il y aurait environ 100 impacts par jour qui coûteraient 1,1 milliard de dollars par an, rien que pour les pièces. «L'oiseau, peu importe sa taille, peut présenter un risque, note Stéphane Pillet. Un héron cendré qui collisionne au décollage engendrera plusieurs tonnes de déformation au fuselage. Quant aux groupes de petits oiseaux, à l'image des étourneaux, ils peuvent être ingérés dans les réacteurs, passer dans la turbine et provoquer des dégâts considérables pouvant être fatals.» On se souvient du crash, en 2012, d'un avion ayant décollé de Katmandou, faisant 19 morts après avoir ingéré des oiseaux.

Possibilités d'intervention
Au quotidien, la tâche des agents sera donc de prévenir, et de guérir si la prévention n'a pas été suffisante. Les prairies environnantes étant assez calmes et riches en eau et en nourriture, elles représentent un lieu de repos ou de regroupement spécialement convoité par les oiseaux. Elles sont aussi un lieu de nidification pour certaines espèces, comme les milans noirs. Sans oublier le fait que l'aéroport de Genève se situe sur un important couloir migratoire pour les oiseaux. «Notre travail dans un premier temps est de rendre les lieux les plus hostiles possible afin de les dissuader de venir», expose Elodie. Pour ce faire, des pics à oiseaux sont installés un peu partout, l'herbe est fauchée haute pour brouiller la vue des rapaces en chasse, les poubelles sont fermées et les eaux stagnantes évitées. Si cela ne suffit pas, les agents vont faire de la PPA dite active par des techniques visuelles (laser, gyrophare, cris, gestes), acoustiques (générateurs de bruits émettant plus de 30 bruits différents installés sur les véhicules et tout le long de la piste) ou encore pyrotechniques en dernier recours. Ces dernières consistent à tirer à l'aide de pistolet ou de revolver des cartouches détonantes, sifflantes ou crépitantes pour effaroucher les oiseaux et les mammifères. Attention, à aucun moment il n'est question de tuer les animaux, mais simplement de leur faire peur. Dans un souci de respect des espèces et de la nature, toutes les armes sont neutralisées. «On est des sortes de cow-boys, s'amuse Elodie. On guide des troupeaux... d'oiseaux!» Son travail, Elodie le qualifie d'imprévisible et de passionnant. «On ne sait jamais de quoi la journée sera faite. La situation faunistique peut être tranquille, comme aujourd'hui, jusqu'au moment où elle ne l'est plus...»
Nouvel appel de la tour de contrôle, aérienne cette fois. Elodie doit entrer sur la piste après qu'un pilote ait affirmé avoir percuté un oiseau à l'atterrissage. L'adrénaline monte. Elle entre en piste. Elle n'a que quelques secondes pour détecter une éventuelle dépouille d'oiseau. Trois avions attendent pour décoller. Aucun cadavre de volatile n'est trouvé. Après avoir inspecté l'avion, aucune trace n'est détectée non plus. Le pilote assure avoir tapé un petit oiseau. Un rapport sera quand même rédigé pour répertorier la collision.

Préserver les espèces
Le travail de l'unité de PPA ne s'arrête pas à l'effarouchement des oiseaux. Même si cela est plus rare, des mammifères peuvent aussi faire leur entrée sur la piste, notamment des chats, des renards, des chiens ou encore des chevreuils ou des sangliers en période de chasse en France.
La présence d'animaux dans l'aérogare échappés de soute relève aussi de ses fonctions, du matou au serpent.
Gérer le péril animalier, c'est aussi reconstituer les habitats des espèces dans des zones à moindres risques. Patrick Jacot, ornithologue et conseiller scientifique ayant notamment fondé le Centre ornithologique de réadaptation à Genthod, travaille comme agent de la PPA depuis plus de dix ans. «Nous avions des crapauds calamites qui venaient pondre dans un étang sur une zone de travaux. Nous avons reproduit cet étang plus loin, dans une zone hors de danger.» Cet amoureux de la nature et protecteur de l'environnement a également fait en sorte que des nichoirs à hirondelles et à martinets noirs soient installés sous les toits des bâtiments présents sur le tarmac. Au total, près de 200 ont vu le jour. «On prélève les nids naturels dans les hangars et on les remet dans les nichoirs.» De même, la PPA travaille avec le Centre ornithologique qui va récupérer les animaux blessés ou capturés, les remettre sur pattes et les relâcher. «Notre leitmotiv est de travailler avec la nature, pas contre la nature», conclut Stéphane Pillet.

Manon Todesco

En chiffres
Monde:
Légalement, tous les aéroports du monde doivent mettre en place de la PPA.
100 impacts par jour avec des animaux sur le réseau mondial de l'aviation civile commerciale.
Plus de 30 accidents fatals entre 1912 et aujourd'hui faisant plus de 250 morts.
90% des impacts ont lieu aux abords des aéroports.
66% des impacts surviennent au décollage.
1,1 milliard de dollars de dégâts par an seulement dans l'aviation commerciale.


Genève:

Plus de 150 espèces d'oiseaux observées à Cointrin.
210 espèces floristiques.
24 papillons.
Environ 75 collisions par an, avec des pics à 120 impacts.
Jusqu'à un atterrissage ou un décollage toutes les 90 secondes.
MT

 

Edition n° 32/33 du 10 août 2016

 
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