Le langage son terrain de jeu
Nathalie Jendly travaille sur le langage sous toutes ses formes

Pas de vacances pour la Veveysanne qui n'a de cesse de travailler. Ou peut-être n'est-ce pas le mot approprié pour celle qui vit de ses passions, les arts de la scène: les contes, le théâtre, le chant (médiéval, baroque, contemporain)... L'univers de la voix chantée et parlée, et du langage sous toutes ses formes...
Nathalie Jendly parle avec délicatesse, en pesant chaque mot, avec concentration, en oubliant de boire son café, de s'asseoir même. Appuyée contre un meuble de cuisine, elle évoque sa vie, sa famille, son parcours, comme si elle tricotait avec un fil rouge. On s'y perd un peu parfois, tant ses références sont foisonnantes, tout comme ses expériences sur scène ou en coulisse. Elle crée des ponts étonnants aussi, que ce soit entre le mythe d'Orphée et Michael Jackson, entre les comptines et l'opéra, à l'origine de certains de ses spectacles. Néanmoins, en l'espace de deux heures et demie d'entretien, on commence à entrevoir le chandail (rouge donc). De ceux qui tiennent chaud l'hiver devant la cheminée et où l'on imagine bien la conteuse raconter ses histoires. Même si, pour l'heure (d'été), c'est à la piscine de Bellerive qu'elle déroule chaque week-end son matelas bleu piscine et invite petits et grands à s'immerger dans les kamishibaïs. Ces petits théâtres d'images, ancêtres de la télévision, qui essaimaient partout au Japon. «Après-guerre, les conteurs étaient près de 3000 rien qu'à Tokyo», explique celle dont le voyage à l'automne 2010, l'y a amenée à rencontrer l'un d'eux, maître Nagata. Des instants mémorables.

Le théâtre pour famille
Nathalie Jendly est tombée dans la soupe des mots et de l'ouverture au monde, au berceau. Son arbre généalogique est éloquent. Impossible d'être exhaustif, mais relevons que son grand-père paternel était imprimeur à Fribourg et rêvait d'être clown; et son père, l'acteur Roger Jendly, cocréateur du Théâtre populaire romand. A noter encore que son grand-père maternel a émigré de Brest-Litovsk traversant l'Europe jusqu'à Paris, à l'âge de 5 ans. Et que sa grand-mère, russe, elle aussi, lui racontait ses récits d'exode. Quant à sa mère, la comédienne française Michèle Gleizer, elle sera cet automne sur les planches avec Yoshi Oida, dans une adaptation du film d'Ozu «Voyage à Tokyo». Tiens, le Japon encore...
La vie de Nathalie Jendly est ainsi tissée de ces correspondances qu'on appelle parfois hasard et qu'elle nomme, elle, destin. «C'est comme un chuchotement au creux de l'oreille», murmure-t-elle. «Je l'écoute et je le suis, parfois avec une pointe d'agacement. Car ces visions, à la source de mes projets de vie ou professionnels, impliquent de nombreuses contraintes auxquelles je réponds sans toujours trop savoir pourquoi. Puis le travail réalisé, le chemin parcouru, le sens se révèle. Je crois que, dans ce monde, chacun a son rôle à tenir qui ne plaît pas toujours, ni à soi-même, ni aux autres. Et d'autres fois oui, heureusement!» Elle garde ainsi le cap, celui d'un idéal de partage et de la promotion du patrimoine culturel immatériel.
Sur la toile, elle a créé en 2009, en collaboration avec des étudiants, un site internet participatif «La Suisse raconte, Contographie de la Suisse». Cette cartographie contée permet à tout un chacun de révéler: une légende, un conte, un mythe, une histoire personnelle, autour de la Suisse ou de migrations. Depuis une dizaine d'années, elle a rassemblé et conçu des expositions interactives, dont une boîte (géante) d'allumettes à histoires, qui recueille des récits du monde entier pour la promotion des droits culturels de l'enfant et des droits humains. Tout un patrimoine culturel qu'elle aimerait présenter dans un petit musée du conte et des histoires, qu'elle rêve de créer.

De la place de l'enfant
Nathalie Jendly a fêté ses 50 ans le 7 août. «Cela me fait réfléchir, un demi-siècle», sourit-elle. «On vient au monde, avec des ressources extraordinaires. C'est une aventure formidable que celle de la vie, même si c'est parfois compliqué...» Sans nostalgie aucune, son regard se porte vers l'avenir, porté par sa curiosité et l'envie de créer, mue par sa joie et son espoir d'évolution sociale. Depuis la naissance de sa fille, Amina, il y a 18 ans, elle tient à donner un espace d'expression aux enfants pour leur permettre «de construire leur parole et leur citoyenneté, de développer leur jugement propre, d'ouvrir un espace de conscience où, en étant écoutés et parties prenantes, leurs visions et leur engagement permettront d'éviter qu'ils ne répètent un modèle de société qui a atteint ses limites». Dans ce sens, le conte est, pour elle, un outil formidable qu'elle définit comme un dialogue plutôt qu'un spectacle.

Aline Andrey

Pour plonger dans l'univers des kamishibaïs de Nathalie Jendly: «Splash! Bain d'histoires!», à la piscine de Bellerive à Lausanne, les 13 et 14 août à 15h. Et au Hall-Kamishibaï les vendredis matins de 9h30 à 11h30 à la Maison des contes et récits «hors les murs» à Vevey à l'Espace Bel-Air, 12 rue du Nord.
Davantage d'informations et autres projets en cours: www.lasuisseraconte.ch

 

 

Edition n° 32/33 du 10 août 2016

 
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