Militant infatigable
L'historien Jacques Pous s'engage contre l'ingérence de l'Occident et pour la liberté des Palestiniens

C'est à l'aune de l'histoire avec un grand H que Jacques Pous a parlé de ses engagements politiques dans un livre - «De Gandhi à Fanon. Un religieux face à la guerre d'Algérie». Comme il l'écrit avec brio et humilité «la seule justification à l'obscénité du "Je" est d'expliciter en historien, le lien entre l'histoire que l'on a faite et l'histoire qui vous a fait». Sa vie, il la perçoit dès lors comme «une empreinte d'un itinéraire collectif».
Jacques Pous est né avant la Deuxième Guerre mondiale, en 1935. Sa petite enfance toulousaine est marquée par les orphelinats et les familles d'accueil, pendant les nombreuses convalescences de sa mère, tuberculeuse. «Je crois que c'est la seule période de ma vie qui n'a pas été gaie», relève l'homme, dont les problèmes de santé actuels ne semblent avoir prise sur son moral. Et dont la mémoire reste phénoménale lorsqu'il retrace son parcours si atypique.
Instruit dans des écoles chrétiennes dès son enfance, il envisage de devenir prêtre, entre au grand Séminaire des Missions étrangères de Paris (qui a pour but l'évangélisation), puis à la Fraternité Charles de Foucault (qui prône une vie contemplative dans le travail quotidien). Cette dernière lui permettra de repousser le service militaire, en l'envoyant de 1957 à 1960, au Sri Lanka. Il y travaillera comme barbier, pompiste - lui qui n'a jamais conduit une voiture de sa vie - mais surtout comme homme à tout faire dans un mouroir et où il s'initiera au bouddhisme et à l'hindouisme. Un voyage initiatique pour celui qui se dit pourtant aujourd'hui agnostique.

Déserteur
Le pacifiste sera toutefois rappelé à ses obligations militaires en France. Après quatre mois de service, à la veille d'être envoyé en Algérie, il déserte. C'est grâce à son frère, déserteur lui aussi, qu'il réussira à se cacher à Paris, chez un prêtre ouvrier, puis en Allemagne, avec l'aide du groupe Jeune résistance. Une solidarité extraordinaire qu'évoque Jacques Pous avec gratitude, alors qu'à l'époque les déserteurs étaient généralement traités de traîtres.
Le militant sera finalement engagé par le Gouvernement provisoire de la République algérienne pour donner des cours de français aux jeunes Algériens réfugiés en Tunisie. Il se souvient avec émotion de la visite dans sa classe de l'une des figures emblématiques de la bataille d'Alger, Djamila Bouhired, ou encore de la liesse populaire au moment de la libération de l'Algérie en mars 1962.
A son retour, il rejoint son frère réfugié en Suisse. Jacques Pous y reprend des études d'histoire et de philosophie, devient professeur. Des années plus tard, il retournera en Algérie, pour y enseigner pendant deux ans, accompagné de son épouse et de sa fille. Infatigable militant et voyageur, il partira en mission, dès les années 2000, pour le Groupement des retraités éducateurs sans frontières en Ukraine, en Moldavie, à Haïti, au Soudan et en Arménie.

Anticolonialiste
Jacques Pous souhaite aujourd'hui dénoncer les bombardements aveugles en Irak et en Syrie (lire son Appel en page 8), lui qui a toujours combattu le colonialisme et, plus largement, l'ingérence de l'Occident... «Je condamne évidemment l'idéologie de l'Etat islamique, mais si Valls a dit "nous sommes en guerre"», il aurait dû ajouter «mais cette guerre, c'est nous qui l'avons déclarée il y a un siècle».
L'historien s'insurge ainsi du partage du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne (Accord Sykes-Picot en 1916 et Déclaration Balfour en 1917...), de «la politique de la canonnière masquée par des déclarations humanitaires». «On a utilisé les sunnites pour écraser l'Iran. Maintenant on utilise les chiites et les Kurdes pour écraser les sunnites... Jusqu'à quand? Je crois que pour comprendre l'origine de la haine de l'Occident de ces jeunes terroristes, il faut voir au-delà des clichés du malade mental ou du croyant.» Et d'ajouter: «Aujourd'hui, on instrumentalise la religion, même si la tentation totalitaire des religions monothéistes est un fait.»
Anticolonial convaincu, Jacques Pous ne tombe toutefois pas dans l'angélisme. «Attention, je ne dis pas que les pays colonisés n'auraient pas eu de problème sans l'ingérence occidentale. Reste que plus on intervient, plus on empêche ces peuples d'inventer leur avenir. En Algérie, depuis l'indépendance, ils ont fait leurs erreurs, comme l'Europe en a fait. On ne peut pas imposer la démocratie. On a mis des siècles pour la mettre en place ici. Et encore...»
Au cœur de ses multiples combats: les droits des Palestiniens. «A la fin des années 60, Israël représentait pour moi le pays des survivants, et du socialisme mis à l'œuvre dans les kibboutz. J'étais très admiratif. C'est en approfondissant la question, suite à la guerre des Six-Jours, que je suis tombé des nues. La question de la Palestine était bien une histoire de colonisation, un aspect encore aujourd'hui nié par les Israéliens.» En 2005, le membre du Collectif urgence Palestine a travaillé 3 mois à Bethléem. «Je n'en pouvais plus de me cogner contre les murs et, surtout, de voir la souffrance du peuple palestinien qui vit l'humiliation au quotidien.»

Aline Andrey

Publications récentes de Jacques Pous:

«La tentation totalitaire. Essai sur les totalitarismes de la transcendance». L'Harmattan, 2009.

«De Gandhi à Fanon. Un religieux face à la guerre d'Algérie». Editions Golias, 2012.

 

Edition n° 36 du 7 septembre 2016

 
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