La lutte se poursuit pour les six ouvriers polonais
Exploités et payés une misère les travailleurs soutenus par Unia poursuivaient leur grève lundi à Ste-Croix

Depuis le 30 août, six ouvriers polonais soutenus par Unia ont entamé un bras de fer avec les patrons de la société Alpen Peak qui les avait recrutés pour effectuer des travaux de rénovation dans le Val-de-Travers et la région de Sainte-Croix. Lundi, à son 14e jour, la grève continuait, avec occupation des locaux de la société. Une séance préparatoire aux négociations était prévue hier, mardi 13 septembre.


Les six travailleurs polonais en grève depuis le 30 août dernier ont poursuivi leur lutte toute la semaine dernière. Une semaine jalonnée d'actions, notamment auprès de la société immobilière Transcréa de Sainte-Croix, impliquée dans les travaux que les ouvriers ont dû effectuer dans des conditions déplorables et pour des salaires de misère, de 8 ou 9 euros alors que la CCT du second œuvre romand fixe un minimum de 24,65 francs de l'heure (voir L'ES du 7 septembre). Cette société avait mandaté Alpen Peak, l'employeur des ouvriers polonais, sur au moins sept chantiers où ils ont travaillé. Unia exige de Transcréa qu'elle assume sa responsabilité solidaire en tant que maître d'ouvrage.

Ouverture d'enquêtes officielles
La semaine a aussi été marquée par la poursuite de l'occupation des locaux de l'entreprise à Sainte-Croix, et par l'élargissement des soutiens reçus par les travailleurs polonais*. Parmi eux, celui de 51 députés au Grand Conseil vaudois qui ont signé une déclaration de solidarité. 43 élus de gauche ont également déposé une interpellation pour que le Conseil d'Etat étudie comment empêcher de telles situations et légifère pour rendre possible le blocage des chantiers en cas de violation des CCT.
Face au tollé suscité par cette affaire, les cantons de Vaud et Neuchâtel sont également montés au créneau. Le mercredi 7 septembre, ils annonçaient qu'ils coordonneraient «leurs efforts afin de faire la lumière sur les circonstances ayant mené les ouvriers d'une société neuchâteloise à faire grève sur un chantier de leur employeur à Sainte-Croix». Le chef du département de l'économie vaudoise et celui de l'action sociale de Neuchâtel, Philippe Leuba et Jean-Nat Karakash, ont «déclenché des enquêtes» sur l'affaire et pourraient, pour autant que les accusations contre l'employeur s'avèrent fondées, «condamner avec vigueur de tels agissements frauduleux». Le jour même, une délégation de grévistes et d'Unia a été reçue par le président du Conseil d'Etat vaudois, Pierre-Yves Maillard.

Seconde voiture séquestrée
Cet échange s'est déroulé juste après une action menée devant le Word Trade Center à Lausanne, bâtiment abritant une des nombreuses sociétés à l'œuvre dans ce conflit (voir encadré), la société M101 Invest SA, propriétaire d'Alpen Peak, et son administrateur, Laurent Eric Bovet avec qui les grévistes et Unia souhaitaient entrer en discussion pour qu'il paie les ouvriers.
Si, en cet après-midi du 7 septembre, Laurent Eric Bovet était annoncé absent du Word Trade Center, les syndicalistes ont néanmoins pu, en arrivant sur place, retrouver la deuxième grosse voiture qui aurait dû être séquestrée la semaine précédente, et qui avait disparu de la circulation. Bloquée par les syndicalistes, qui dormiront la nuit à ses côtés jusqu'à ce que la justice vienne récupérer l'objet, la BMW pourrait contribuer à financer une partie des rattrapages de salaires dus aux travailleurs, estimés entre 80000 et 100000 francs.

Vers des négociations?
Au lendemain de cette action, Alpen Peak, dans un communiqué, annonçait que la société «était disposée à s'asseoir à la table des négociations, sous réserve de l'évacuation de ses locaux et de l'expression écrite et claire des revendications des salariés.» «Ils connaissent exactement ces revendications», s'énerve Lionel Roche, responsable de l'artisanat à Unia Vaud. «Nous les avons formulées plusieurs fois, y compris par mail. Quant à la levée de l'occupation, c'est hors de question à ce stade», lance-t-il, alors qu'une séance préparatoire aux négociations a enfin pu être prévue hier. Une séance placée sous les bons offices du conseiller d'Etat vaudois Philippe Leuba, et à laquelle devraient participer le gérant d'Alpen Peak Laurent Eric Bovet, son directeur Laurent De Giorgi, ainsi que les syndicalistes. «Le grand absent reste Monsieur Gerber de Transcréa», souligne Lionel Roche, qui rappelle que ce dernier a des responsabilités en tant que maître d'ouvrage.
Le syndicaliste, comme ses collègues d'Unia Neuchâtel engagés auprès des grévistes, souhaite que cette affaire puisse se régler au plus vite. Une affaire qui tend à révéler les limites des mesures d'accompagnement. Ces dernières sont-elles donc complètement inefficaces? «Il me semble qu'elles ont surtout un caractère cosmétique», note Lionel Roche.
Pour les grévistes, qui souhaitent toucher leur dû et rentrer au pays, l'attente est pénible. Mais ils en ont profité samedi pour participer à la manifestation nationale pour AVSplus à Berne où s'est exprimée une grande solidarité en leur faveur, ainsi qu'à une soirée célébrant les 40 ans de la grève de Dubied à Couvet dans le Val-de-Travers.

Sylviane Herranz

*La pétition de soutien a déjà recueilli 1500 signatures sur le site et sur papier. Elle peut être contresignée sur https://neuchatel.unia.ch/petition-pour-les-travailleurs-dalpen-peak

 

Imbroglio de sociétés
Cette affaire d'exploitation de travailleurs venus de Pologne et titulaires d'un permis de frontalier a révélé un enchevêtrement et un montage de sociétés actives dans l'immobilier, les travaux de rénovation et l'investissement. Ainsi, l'entreprise Alpen Peak, employeur des six Polonais, est une société à responsabilité limitée, domiciliée à Neuchâtel. Son directeur est Laurent De Giorgi, un entrepreneur français. Selon Unia, il serait copropriétaire de l'immeuble occupé par les grévistes, avec les époux Gerber de Transcréa, à travers une société commune : Balcon Jura Invest SA...
Alpen Peak appartient à la société «M101 Invest SA» et compte pour gérant Laurent Eric Bovet, lui-même administrateur unique de M101 Invest SA... Cette dernière est logée à l'adresse d'une multinationale, spécialisée dans le conseil aux entreprises et installée au Word Trade Center, près de la Blécherette à Lausanne: Mazars SA. Parmi les nombreux sous-directeurs de Mazars SA en Suisse se trouvent Laurent Bovet, ainsi que Jean-Marc Vionnet, qui a été gérant d'Alpen Peak jusqu'à la fin de 2015...
SH

 

 

Edition n° 37/38 du 14 septembre 2016

 
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