Une utopie réaliste
La documentariste française Shu Aiello coréalise un film sur l'accueil des migrants à Riace en Italie

Shu Aiello. Un prénom et un nom qui disent beaucoup de la documentariste marseillaise. A commencer par Shu, en souvenir d'une grande tante vietnamienne, dont elle semble avoir hérité les traits. Mais le prénom n'ayant pas été admis à l'époque par les autorités, son passeport indique Marie-Chantal. «Pour mon père, fils d'immigrés italiens, ce prénom représentait l'intégration absolue», sourit-elle. Quant à Aiello, c'est celui de son grand-père qui, de retour de la guerre dans sa Calabre natale, n'a pas supporté que sa mère - pensant ne jamais le revoir - ait vendu ses terres. «Il est parti avec la haine, en coupant les ponts», explique Shu Aiello. Son épouse le rejoindra à Nice. «Ils n'ont jamais parlé italien à leurs enfants. Pour s'intégrer, il fallait oublier d'où on venait. Et ils ne sont jamais retournés dans leur village près de Riace.» Leurs enfants et petits-enfants grandiront dans ce silence des origines. Shu apprendra l'italien à l'école et entendra pour la première fois les souvenirs de cet exil grâce à un enregistrement audio laissé par sa grand-mère peu avant sa mort.

Un cinéma militant
Shu Aiello, qui vit à Marseille depuis 1982, a grandi à Clermont-Ferrand et se prédestinait à devenir enseignante, quand, suite à des vidéos réalisées lors de cours de français donnés à des petits Anglais, elle décide de reprendre des études en cinéma. «Ce moyen d'expression me convient parfaitement, car il permet d'être témoin et de décaler le regard par rapport au discours global», raconte la documentariste aux choix toujours militants. Si ses projets cinématographiques ont pour origine sa vie personnelle, ils ont toujours une portée universelle. La plupart de ses documentaires portent sur la colonisation française et les territoires d'outre-mer. «Mon premier mari était Antillais. Et pour expliquer à notre fille ses origines, j'ai commencé à tourner sur ce sujet... En France, l'histoire de l'esclavage, de la colonisation et de la réalité des territoires d'outre-mer est très peu raconté.»
Avec le film «Un paese di Calabria» (un pays de Calabre), réalisé avec la cinéaste Catherine Catella également issue de l'immigration italienne, c'est dans ses propres origines que s'est plongée Shu Aiello. Ayant entendu une courte émission radio sur l'accueil de migrants à Riace, elle décide d'aller voir. «En 2013, on a passé une semaine à interroger les gens, puis peu à peu on a tissé des liens au fil de nos voyages, qui duraient une dizaine de jour. Les gens étaient contents de nous voir, mais aussi de nous voir repartir», sourit la cinéaste, consciente du dérangement que représentait la caméra dans la tranquillité de ce petit village surplombant la mer. «Notre film, c'est un portrait de Riace, terre d'émigration devenu terre d'immigration», explique Shu Aiello. «Le village se mourait avant l'arrivée en 1998 de ce premier bateau de migrants kurdes. A l'époque, la mairie était berlusconienne, mais le conseiller municipal de l'opposition, Domenico Lucano, a réussi à convaincre le village que c'était une chance de le repeupler.» Devenu maire, cet homme charismatique qui a créé l'association Città Futura, se bat également contre la mafia calabraise.

Une cohabitation harmonieuse
Le documentaire raconte ce petit village pétri de traditions, qui ne semble pas s'étonner de la prière d'un musulman au cœur de son église. La même qui accueille les statues des saints patrons, Cosmes et Damien, originaires de Syrie. Lors de leur célébration annuelle, les gitans, les nouveaux immigrés et les enfants des autochtones qui reviennent au village pour l'occasion, se mêlent à la ferveur locale. Comme au quotidien, la cohabitation semble si harmonieuse, qu'on peine à y croire... «Mais c'est vraiment comme ça!», sourit Shu Aiello. «C'est une cohabitation sans problème, faite de peu de mots. Immigrés et autochtones vivent en voisin, car les maisons des migrants sont au cœur du village. Je trouve finalement que leurs cultures ne sont pas si différentes. Traditionnellement, les femmes du village ne vont pas au bar. Ce qui, pour des Soudanais ou des Egyptiens, n'est pas étonnant. Je dirais que les petits problèmes qui apparaissent n'ont rien à voir avec l'origine, mais sont plutôt de l'ordre du générationnel, entre les jeunes qui font parfois un peu trop de bruit aux goûts des anciens. Mais ces derniers apprécient que la vie soit revenue dans leur village, l'épicerie et l'école réouvertes, les maisons et les rues rénovées. Et puis ils trouvent de l'aide pour aller chercher du bois pour se chauffer l'hiver, par exemple. Leur vie quotidienne a été facilitée. Pour eux, les migrants représentent vraiment une manne venue du ciel... A Riace, les gens sont pauvres, et n'ont donc rien à perdre et tout à donner. C'est gagnant-gagnant.» Ce modèle est d'ailleurs repris depuis peu par d'autres villages italiens. Pour la cinéaste, il pourrait inspirer aussi les campagnes françaises et d'ailleurs: «Comme le dit le maire Domenico Lucano, c'est une utopie réaliste».

Aline Andrey

«Un paese di Calabria», un film de Shu Aiello et Catherine Catella, en ce moment sur les écrans romands.

 

Edition n° 39 du 28 septembre 2016

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page