Créer une unité au sein de la diversité d'Unia
Le Congrès d'Unia se tient à Genève cette fin de semaine

Demain s'ouvrira le 4e Congrès du plus grand syndicat de Suisse. Environ 400 délégués d'Unia se réuniront à Palexpo à Genève jusqu'à samedi pour faire le bilan des quatre années écoulées et décider de la stratégie du syndicat pour les suivantes. Une 4e journée est déjà prévue en décembre, vu l'ampleur des travaux. Interview de Vania Alleva, présidente d'Unia.

Douze ans après son Congrès fondateur, en octobre 2004 à Bâle, le plus grand syndicat de Suisse tient son 4e Congrès cette fin de semaine. Après Lugano en 2008 et Zurich en 2012, c'est Genève qui accueille l'organe suprême d'Unia se réunissant tous les quatre ans. Quelque 400 délégués, élus par les régions, les secteurs et les groupes d'intérêts du syndicat se réuniront du jeudi 27 au samedi 29 octobre à Palexpo, en présence de nombreux invités.
Outre le bilan des quatre années écoulées, les délégués auront à décider de la stratégie pour les quatre ans à venir, les questions d'orientation et de politique syndicale seront débattues lors d'une 4e journée qui se tiendra à Bienne le 3 décembre prochain. A Genève, plusieurs personnalités prendront la parole, dont Jacques de Watteville, négociateur en chef avec l'Union européenne, Paul Rechsteiner, président de l'Union syndicale suisse, Ressie Fos pour les ouvriers du Mondial au Qatar et Philip Jennings, secrétaire général d'Uni Global Union, fédération mondiale de syndicats des services.
Le report de la discussion sur les quatre textes d'orientation soumis au Congrès (Sécurité et justice sociale. Davantage de protection et égalité des droits. Un bon travail pour une vie meilleure. Une autre économie est possible) découle du très grand nombre de propositions faites par les régions ou les groupes d'intérêts sur l'orientation et la stratégie de l'organisation. Ces trois prochains jours, les délégués débattront de cette stratégie - croissance de l'effectif des membres, encadrement de ces derniers, capacité de mobilisation, influence politique, etc. - et de résolutions sur des questions d'actualité. Ils éliront également les membres du comité directeur d'Unia et ceux du comité central, instance exécutive plus large.
A la veille de la tenue de ce 4e Congrès, L'Evénement syndical s'est entretenu avec Vania Alleva, élue présidente unique du syndicat en juin 2015, après le départ à la retraite du coprésident Renzo Ambrosetti. Elle revient sur le bilan des quatre dernières années, les enjeux du Congrès et les défis de l'avenir. Interview.

Propos recueillis par: Manon Todesco et Sylviane Herranz

 

Questions/réponses

 


Entre victoires et défaites, un bilan en dents de scie

Quel bilan tirez-vous de ces quatre dernières années?
Nous avons réussi à gagner différentes batailles importantes, notamment le maintien de la retraite anticipée à 60 ans dans la construction, l'obtention de la préretraite à 62 ans pour les peintres et plâtriers au Tessin et en Suisse alémanique, la négociation d'une première CCT nationale pour une partie du commerce de détail, pour les shops. Et nous avons aussi une évolution croissante de nos membres très positive. Le gros point négatif reste le résultat du 9 février 2014 et ses conséquences difficiles pour les salariés en Suisse.

Unia s'est montré très présent et très combatif, pourtant, les résultats sont souvent décevants si on pense au salaire minimum, à l'initiative 1:12 ou encore à l'AVS+. Comment l'expliquez-vous?
En effet ce sont des échecs dans les urnes, mais des choses positives naissent de ces combats. Après la campagne pour le salaire minimum, il y a eu un effet très direct avec plusieurs branches qui ont relevé leur minimum salarial à 4000 francs. Grâce à cette campagne, nous avons aussi, après 70 ans, ancré des salaires minimums dans la CCT des machines. Quant à AVS+, la campagne a permis une prise de conscience mais aussi de faire tout un travail de préparation en vue du débat sur la Prévoyance vieillesse 2020.

Est-ce que les objectifs fixés lors du Congrès de Zurich en 2012 ont été tenus?
En partie, mais pas complètement. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour renforcer le réseau de militants dans les entreprises. De bonnes initiatives ont été expérimentées, mais on a du mal à les collectiviser. Les bonnes expériences devraient être davantage partagées et reprises par les autres régions ou secteurs. Pour cela, il faut encourager les échanges au sein même de notre organisation, apprendre les uns des autres.

L'un des chevaux de bataille était d'accroître la représentation des femmes chez Unia. Y êtes-vous parvenu?
Sur ce point, nous avons bien travaillé. La part des femmes dans le syndicat a augmenté, non seulement chez les membres, mais également dans le personnel, et notamment aux postes de cadres, dont plus d'un tiers est occupé par des femmes. Au comité directeur on compte 4 femmes sur 9. C'est une évolution très positive pour un syndicat encore ancré dans des branches pourtant très masculines. Le potentiel syndical dans le secteur tertiaire est énorme. J'en suis plus sûre que jamais, le futur du mouvement syndical est féminin.

Comment avez-vous vécu cette mandature en tant que coprésidente puis présidente?
Que ce soit aux côtés de Renzo Ambrosetti ou seule à sa tête, j'en tire un bilan très positif. Nous avons fait un bon travail d'équipe. Ceci dit, le contexte politique a été très difficile ces deux dernières années avec la radicalisation d'une partie du patronat remettant sans cesse en cause le partenariat social.
Evidemment il y a des points sur lesquels nous devons nous améliorer et qui impliquent de revoir notre façon de travailler. Le partage et l'échange sont la clé du succès.
La pluralité de notre syndicat est une richesse mais nous devons réussir à créer une unité dans cette diversité si nous voulons faire mieux.

 

Gagner du terrain pour être plus fort

Le Congrès débattra de la stratégie organisationnelle d'Unia avant de discuter de sa politique syndicale, repoussée en décembre. Ne met-on pas la charrue avant les bœufs?
Les grands axes, comme les thèmes de la répartition plus juste des richesses, de meilleurs salaires, d'égalité, ne sont pas remis en cause. La question déterminante est de savoir si ensuite, en collaboration avec les salariés organisés, nous serons en mesure de faire passer nos positions et nos convictions. Voilà pourquoi le débat sur la construction syndicale est absolument central. Il est important de faire le bilan sur notre manière de fonctionner et de savoir comment nous allons nous organiser pour les prochaines années, dans un processus plus large.
Nous avons reçu 290 propositions sur la stratégie et les textes d'orientation. La priorité a été donnée à la stratégie car nous devrons agir immédiatement après le Congrès. Les questions d'actualité seront débattues avec des résolutions sur la libre circulation des personnes et la protection des salaires, la prévoyance sociale, la migration, la conciliation vie privée-vie professionnelle, le temps de travail et la numérisation.

Sur quels aspects y aura-t-il le plus de controverse?
Ce sera aux délégués de décider. Il est clair qu'à Genève nous aurons un débat politique, à savoir sur la base de plusieurs résolutions, qui émettront des signaux politiques importants. Le premier jour, nous discuterons d'une résolution sur la protection des conditions de travail en Suisse et l'application de l'article constitutionnel sur l'immigration de masse. Nous avons déjà pris une position claire: contre toute forme de discrimination, pour des instruments de protection des salaires et des conditions de travail, et pour le maintien de bonnes relations avec l'Union européenne. La préférence nationale «light» qui se dessine au Parlement est problématique. Au Congrès, il y aura certainement des manières de voir différentes.
Un autre aspect est la discussion sur la sécurité sociale et le volet sur la réforme Prévoyance vieillesse 2020. Le débat va porter sur l'articulation entre le 1er et le 2e pilier. Et il est clair que l'on va s'opposer à l'augmentation de l'âge de la retraite des femmes, et à toute hausse en général, comme à la baisse des rentes du 2e pilier. Le niveau des rentes doit être maintenu au moins par une compensation dans le 1er pilier, de l'AVS.

Quels seront les points stratégiques débattus?
La thématique est résumée dans le slogan du Congrès: «Solidaire dans la société, fort dans les entreprises.» Dans le contexte actuel, cela implique d'être présent en tant que mouvement social encore plus important et de continuer à travailler sur le réseau de militants dans les entreprises. Ce sont les deux grands axes. Pour nous, l'amélioration de la stratégie n'est pas une remise en cause de ce qui a été décidé lors des derniers Congrès. Nous voulons mettre l'accent différemment: garantir une présence syndicale à large échelle pour répondre à la multitude de besoins de nos membres et nous concentrer dans la construction du syndicat dans certaines branches qui doivent encore être déterminées.

Comment doit s'opérer le renforcement dans les entreprises?
Il s'agit d'un objectif dans lequel les militants ont un grand rôle à jouer. Ces quatre dernières années, nous avons fait de bonnes expériences, par exemple dans la capacité de mobilisation dans la construction. Durant la campagne pour le maintien de la retraite à 60 ans, nous avons essayé de systématiser les échanges entre les régions, voir ce qui a fonctionné ou pas, avec une volonté d'autocritique. Le but étant que toutes les régions s'investissent dans une campagne, sur un même sujet. Il est en effet difficile d'avoir des échanges si chaque région agit en ordre dispersé. Après le Congrès, nous débattrons des priorités dans les branches et avec les militants.

Le premier point de stratégie discuté concerne le recrutement. Est-ce important de se focaliser sur cette question?
La croissance n'est pas une fin en soi. L'augmentation des effectifs est primordiale pour construire un rapport de force et élargir l'influence d'Unia. La croissance syndicale a comme objectif une augmentation du rapport de force et de la solidarité. Avec ce que nous proposons, nous donnons une direction et disons où nous voulons accentuer notre travail: dans la féminisation du syndicat, notamment dans le tertiaire où nous avons un grand potentiel de croissance, chez les «cols blancs» que nous atteignons aujourd'hui encore trop peu, et chez les précaires qui ont besoin de protection. Mais aussi maintenir notre rapport de force dans les branches où traditionnellement nous sommes plus présents comme dans l'artisanat et la construction ou dans l'industrie.

Il est frappant de voir que les objectifs de recrutement dans l'industrie sont négatifs. Ne faudrait-il pas, dans ce secteur, changer de stratégie et s'opposer aux destructions d'emplois plutôt que de les accompagner, en négociant de plus ou moins bons plans sociaux?
Au cours des quatre dernières années, nous avons perdu des membres dans l'industrie malgré l'objectif de croissance. Cette perte est due en bonne partie à des raisons structurelles (délocalisation d'emplois, tertiarisation). Mais maintenant là aussi, nous voulons atteindre un renversement de tendance. D'où notre volonté de syndiquer aussi les «cols blancs». Je ne suis pas d'accord avec l'affirmation réductrice disant que le syndicat accompagne la disparition des postes de travail par la mise en place de plans sociaux. Nous critiquons les restructurations, aussi à un niveau stratégique, et revendiquons la nécessité d'une politique industrielle forte permettant de garder les emplois dans le secteur. Une reconversion écologique permettrait de maintenir et de créer de nouveaux postes.

Le syndicat pourrait-il dès lors soutenir le compromis du Conseil des Etats, qui propose une hausse de 70 francs de l'AVS, mais fixe la retraite des femmes à 65 ans et baisse le taux de conversion?
Certains discutent du lancement ou non du référendum, or il est bien trop tôt pour en parler. Nous devons attendre le résultat final qui sortira des Chambres. Les positions du Conseil des Etats et du National étant complètement différentes. La décision sur le référendum ne pourra pas se prendre au Congrès.

Des régions demandent qu'Unia ne signe plus que des clauses de paix du travail relative dans les CCT, la paix absolue limitant le recours aux mesures de lutte. Cette proposition sera-t-elle combattue?
Nous sommes confrontés à un patronat qui se radicalise. De plus en plus de patrons refusent de discuter ou de s'asseoir à la table des négociations. Raison pour laquelle la politique de la paix du travail que les syndicats ont suivi pendant des décennies n'est plus en adéquation avec la réalité. La capacité de mobilisation devient déterminante. En même temps, il est aussi primordial pour nous d'imposer des réglementations des conditions de travail avec des CCT et de contrôler leur application au quotidien.
Nous devons mener le conflit où cela est nécessaire, et continuer à travailler avec les patrons qui respectent le partenariat social. Les deux choses ne s'opposent pas, elles sont complémentaires.

Le Congrès élira sa nouvelle direction. Or tout semble déjà ficelé: 7 candidats sortants pour 7 postes au comité directeur... Si le Congrès décide de maintenir 9 membres, des candidatures seront-elles encore possibles?
S'il veut maintenir 9 personnes, il appartiendra aux instances de nommer de nouveaux candidats, et à une future assemblée des délégués de les élire. Des régions ont proposé une diminution de 9 à 7 membres. Et il y aura de toute manière une élection car il faut obtenir la majorité absolue. Il y a 4 ans, le choix de 9 membres avait pour but de garantir un changement générationnel et la continuité, ainsi qu'une représentation latine et diverses sensibilités syndicales. Aujourd'hui, le changement générationnel a été fait, il n'y a plus de coprésidence, le processus de fusion d'Unia est complètement terminé, la croissance des membres est positive et les sensibilités représentées. Nous allons pouvoir travailler à 7 membres, mais le Congrès décidera.


Progresser malgré les embûches de la droite

Quelles seront les priorités de cette prochaine mandature, d'ici à 2020?
Nous devons absolument accroître la protection des salariés en faisant en sorte qu'ils soient plus nombreux à être soumis à une convention collective de travail. Encore une fois, il est aussi impératif de renforcer la présence syndicale au sein des entreprises.
D'autres défis vont s'imposer, notamment le débat sur les relations avec l'Union européenne et les mesures d'accompagnement pour protéger les travailleurs de Suisse, la prévoyance vieillesse et les attaques liées au temps de travail, ainsi que la réduction de la discrimination, en particulier vis-à-vis des migrants et des femmes. La numérisation du travail, à savoir comment éviter la naissance d'un nouveau précariat lié à l'uberisation du monde du travail et des services en particulier, sera également un de nos gros chantiers les années à venir.

A quel contexte politico-économique va-t-il falloir se heurter?
Nous sommes toujours dans un contexte économique difficile que les salariés continuent de payer. La crise de 2008, puis l'abandon du taux plancher par la BNS en 2015 ont exercé une énorme pression sur les travailleurs. Il y a une volonté du patronat de former une alliance politique avec les forces nationales, en train de se renforcer, et de démanteler tous les filets de sécurité que l'on a durement acquis. Donc il faudra également se confronter à des tendances nationalistes et xénophobes. Notre défi sera de donner d'autres réponses en tablant sur la solidarité entre les salariés, la justice sociale et la protection des salariés et des conditions de travail.

Les fronts risquent-ils de se durcir, comme en témoigne aujourd'hui la dénonciation de la CCT du second œuvre romand? Doit-on s'attendre à davantage de conflits et de grèves ces prochaines années?
Oui, c'est le cas. Si les patrons suivent une ligne agressive contre les CCT et contre les droits sociaux des salariés, nous devrons agir.


Comment régler la question de la libre circulation des personnes et des relations avec l'Europe alors que les cas de dumping ne font que se multiplier et que la situation est extrêmement tendue dans certains cantons frontaliers?
Notre mission sera de continuer à démontrer que la solution n'est pas la fermeture des frontières ni l'introduction de contingents pour les immigrés mais la protection accrue des conditions de travail. C'est comme cela qu'il faut répondre aux peurs véhiculées par l'UDC.


Certains critiquent Unia car ils estiment que le syndicat tend à se transformer en parti politique. Est-ce le cas?
Non, ici je ne vois aucun danger. Personne ne veut transformer Unia en un parti. Mais nous devons veiller à pouvoir exercer une influence sur les politiques sociales et économiques avec des campagnes intelligentes. Cela est dans l'intérêt de tous les travailleurs et travailleuses.

 


Repères: Unia en chiffres

Membres
• 201000 membres fin 2015
• 25% de femmes
• hausse de plus de 5000 membres entre 2013 et 2015

Par secteurs
Arts et métiers: 52000 (25,9%) dont 4% de femmes
Construction: 52400 (26,1%) dont 7% de femmes
Industrie: 43600 (21,7%) dont 28% de femmes
Tertiaire: 52800 (26,3%) dont 57% de femmes

Collaborateurs
• 1137 collaborateurs fin 2015
• 56% de femmes

Nombre de CCT signées par Unia
• 588 CCT en 2014 contre 592 en 2012
• 1788500 salariés soumis en 2014 contre 1742100 en 2012

 

 

Edition n° 43 du 26 octobre 2016

 
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