La photographie est une pensée
Photographe engagé Mario Del Curto expose son travail sur les liens qui unissent les hommes à leur environnement

Photographe engagé, Mario Del Curto expose son travail sur les liens qui unissent les hommes à leur environnement*. Des jardins du monde à son univers...

Ses jardins sont utopiques, philosophiques, ouvriers, urbains ou encore symboles de puissance. Ils ont été croqués sur plusieurs points de la planète, des Etats-Unis au Japon en passant par le Mexique, Madagascar ou encore l'Europe de l'Est. Quatre années durant, Mario Del Curto a sillonné la terre, interrogeant, à travers son objectif, les liens qui unissent les humains à leur environnement. La manière dont ils organisent la nature. Leur relation au végétal. Il a aussi consacré tout un pan de sa démarche, livre à la clef**, à l'extraordinaire institut Vavilov à Saint-Pétersbourg. Un centre de recherche agronomique et une banque de semences rassemblant près de 350000 variétés. De ses voyages, l'homme ramène 200 superbes photographies exposées à Meyrin. «L'idée de ce travail est née de mes inquiétudes. J'ai le sentiment que le monde se trouve à un moment charnière de son évolution. Ce que nous appelons progrès se révèle un obstacle à l'équilibre naturel, une menace sur les micro-organismes, mis à mal par l'agrochimie, et pourtant fondements de la vie» relève Mario Del Curto qui projette de poursuivre sa réflexion photographique sur la destruction de la biodiversité. Un intérêt pour la nature aux racines profondes...

Au vert depuis toujours
Né à Pompaples (VD) en 1955, Mario Del Curto grandit les pieds dans l'herbe. Enfant, il s'amuse à imiter un paysan voisin, tentant de calquer ses pas sur les grandes enjambées de l'adulte. Un souvenir qui affleure alors qu'il raconte avoir toujours vécu à la campagne. Posséder un jardin et aimer regarder pousser les plantes. «Je me ressource dans la photo mais aussi en me baladant dans la forêt, en allant aux champignons», relève le jeune sexagénaire habitant à Sergey, au pied du Jura vaudois. Marié et père de deux enfants, sensible à son environnement, Mario Del Curto a aussi largement été influencé par son milieu dans ses choix photographiques. Fils d'immigrés italiens, il quitte les bancs d'école à l'âge de 17 ans où il s'ennuie. Epilogue d'une rupture déjà entamée à l'adolescence où le gamin d'alors, révolté par la xénophobie ambiante, séduit par la mouvance soixante-huitarde, a déjà conscience du fossé séparant les classes privilégiées de celles populaires. Et veut réagir aux injustices. Si différents modes d'expression l'attirent, la photographie lui semble le plus accessible. Il se familiarise à cet art en autodidacte tout en bossant parallèlement comme manœuvre sur des chantiers pour financer son matériel. Et réalise ses premiers reportages sur les mouvements sociaux, œuvrant au sein d'une petite agence créée avec des amis. Une structure fournissant uniquement des journaux de gauche.

Biodiversité humaine
«Au grand dam de mes parents, j'ai opté pour un métier peu sûr. Joyeusement irraisonnable», sourit Mario Del Curto qui se lance en indépendant dans les années 80 et collabore à différentes publications. Avant que les mutations dans la presse ne limitent le travail sur le terrain, la rentabilité devenant le mot d'ordre... «Une orientation éloignée de ma sensibilité. J'ai alors décidé, en marge de mes contributions aux journaux, de développer des travaux personnels ou collectifs.» Les réfugiés, les personnes sans domicile fixe, les luttes pour l'émancipation des femmes ou encore la transformation des paysages... inspirent Mario Del Curto, auteur de plusieurs livres, qui devient aussi, en 81, le photographe attitré du théâtre de Vidy, à Lausanne. Jusqu'en 2013, l'homme immortalise spectacles et artistes, tout en élargissant encore ses sujets de prédilection à l'art brut. «Je suis particulièrement touché par la liberté de ces créateurs, animés d'une force vitale incroyable, plus tournés vers la nécessité que l'intellect. Il s'agit d'artistes singuliers, le plus souvent issus de milieux populaires, modestes, très proches de la sincérité alors que nous sommes généralement dans une forme de calcul - un peu de retenue, un peu de charme...», note le photographe qui continue à rendre hommage à ces «artistes hors normes» et à leurs œuvres. «C'est l'axe le plus fort de mon travail. Essentiel... Dans la ligne d'une biodiversité humaine...»

Entre l'ours et l'éléphant
Tour à tour pessimiste, optimiste ou fataliste, Mario Del Curto appréhende la vie dans un mouvement, non un état fixe. Peinant à se définir, ce contemplatif actif - une catégorisation acceptable - il précise avoir besoin de temps, de recul, pour formuler ses pensées. «Je suis un croisement entre un ours et un éléphant» rigole le photographe qui associe sa lenteur à un atout. Et opte, pour son autoportrait et après un silence... à la représentation d'une ombre. Préférant le rôle de témoin à celui d'acteur même si, appareil en main, il donne aussi son point de vue en filigrane. Plus facile dès lors, pour tenter de saisir un peu de la sympathique personnalité de Mario Del Curto, de se pencher sur son travail où s'exprime son ouverture, sa sensibilité, son sens esthétique empreint de poésie, l'originalité de son regard, le tout mâtiné d'engagement. «Une photo est toujours une pensée» affirme-t-il, lui qui place le respect de la personne comme critère intangible à la publication d'une image. Et rêve d'un cliché vierge qui serait néanmoins «une bonne photo». Une idée en harmonie avec les paysages qui l'émeuvent: les déserts de sable ou de glace où, comme sur une feuille blanche, tout est possible...

Sonya Mermoud

 

* Exposition «Voyage vers» à Meyrin, dans les galeries du Forum, au Cairn et au Jardin alpin jusqu'au 1er décembre.
** Livre photographique inédit «Les graines du monde, l'institut Vavilov» éd. Till Schaap, 320 p., en librairie, au prix de 49 francs.

 

 

Edition n° 44 du 2 novembre 2016

 
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