Notre objectif est de vaincre pas de perdre
Les délégués au Congrès d'Unia ont adopté la stratégie d'organisation 2020 du syndicat après de riches échanges

Au cœur des débats du Congrès d'Unia se trouvait la définition des axes stratégiques du syndicat pour les quatre années à venir. Une riche discussion s'est ouverte, notamment autour des enjeux de la construction syndicale et de la capacité de mobilisation. Autres moments forts, les interventions de deux syndicalistes internationaux venus présenter leur engagement. Retour sur ces aspects du Congrès.

C'est à l'unanimité, moins une voix et une abstention, que les quelque 350 délégués d'Unia réunis en congrès du 27 au 29 octobre (voir notre dernière édition) ont adopté la «stratégie d'organisation 2020 d'Unia». Une stratégie fixant les objectifs du syndicat pour ces quatre prochaines années. «Nos racines plongent dans nos valeurs fondamentales, nos branches sont ce vers quoi nous tendons, les étoiles fixes que nous avions définies. Notre stratégie a pour but de nous rapprocher de nos visions», a expliqué Vania Alleva, présidente d'Unia, en ouvrant la discussion phare du Congrès. «Nous voulons être une force de frappe sociale, améliorer notre implantation dans les entreprises, les ateliers, sur les chantiers pour être plus forts. C'est cela qui est au centre de notre stratégie. Nous devons aussi discuter avec quelle vitesse nous voulons aller vers le futur», a-t-elle poursuivi en présentant les huit axes sur lesquels les débats allaient porter: croissance de l'effectif des membres, les membres actifs, l'encadrement des membres, la capacité de mobilisation syndicale, les relations de travail collectives, l'influence politique, la caisse de chômage et l'organisation professionnelle. 140 amendements au texte élaboré par le comité central ont été passés en revue par les délégués, qui ne se sont pas gênés de voter à plusieurs reprises contre l'avis de la direction sur des points sensibles. Répondant ainsi au rappel fait par la présidente, après son élection, qu'Unia était une organisation au service de ses membres, et que c'était à ces derniers de déterminer la ligne à suivre. «Les membres donnent des mandats aux permanents du syndicat. Vous avez droit à ce que la direction élue par vous veille en priorité à concrétiser ces mandats. Je m'en porte garante», a-t-elle ajouté.

Industrie en berne
Bien que paraissant un peu «technique», le document discuté a permis aux délégués de s'exprimer sur des enjeux majeurs du monde du travail. Comme celui de l'industrie qui subit les coups du franc fort et des délocalisations.
Cette question a surgi lors du débat sur le recrutement, l'objectif de construction dans l'industrie étant en négatif. «Si je vous dis que le pays va perdre son industrie, vous n'allez pas me croire. Si je dis qu'Unia va disparaître, vous ne me croirez pas non plus», a lancé Daniel Heizmann, président de la branche MEM (machines, équipements électriques et métaux). «Personne ne peut nier qu'il y a une perte des postes de travail, a-t-il poursuivi, mais nous devons nous efforcer de renouer avec la croissance de nos membres. Comment pouvons-nous inverser la vapeur, alors que dans certaines régions, les ressources pour l'industrie ont diminué drastiquement? Il faut absolument plus de ressources.» Soutenant cette exigence, le délégué Christian Weber a ajouté: «Je m'insurge contre certaines théories à la mode disant que l'industrie 4.0 c'est la fin de l'industrie. Pour avoir une telle pensée, il ne faut jamais avoir mis les pieds dans un atelier, un objet doit bien naître quelque part! L'industrie n'est pas morte, mais sera transformée en profondeur. C'est pour cela que nous avons besoin de moyens pour affronter les bouleversements qui vont agiter le secteur secondaire.» En écho, un militant genevois a souligné: «Notre objectif est de vaincre, pas de perdre. Il faut regarder vers le futur de la Suisse. Si l'industrie veut survivre, nous devons avoir plus de force, être plus présent dans les entreprises. Il faut motiver les employés.» Au final, les objectifs de recrutement du secteur ont été revus pour, d'ici 3 ans, renouer avec la croissance. Ces quatre années à venir, Unia tablera avant tout sur l'augmentation des adhérents dans le secteur tertiaire, où existe un fort potentiel, et dans l'artisanat et la construction.

Des ressources pour s'implanter dans les entreprises
L'exigence de moyens supplémentaires a aussi été exprimée pour l'horlogerie. Unia Transjurane a proposé un projet de développement syndical dans cette branche soumise à forte pression, non seulement sur le plan de la santé mais aussi sur les salaires. «Il y a du stress, des burn-out, des gens en maladie. Mais le patronat nous dit: circulez, y a rien à voir! Or tous les acteurs de la chaîne sont dans une marmite à vapeur, et la répartition des bénéfices mirobolants est restée un vœu pieux», a expliqué Eric Rufi de Transjurane. «Il faut produire toujours plus vite, avec des moyens toujours plus défaillants, comme en Asie. Il y a eu un fort développement syndical ces dernières années, l'horlogerie connaît un taux de 18 à 19% de syndicalisation. Pour faire face aux défis importants de la branche, nous devons répondre présents. Renforcer des réseaux syndicaux dans les entreprises est déterminant. Ne soyons pas seulement sur la défensive, soyons actifs.» Une déléguée de la Vallée de Joux a ajouté: «Dans ma région, nous sommes passés de 1300 à 1800 membres, grâce à nous les militants. Nous ne sommes encadrés que par une secrétaire syndicale, ça ne suffit pas. Il faut plus de moyens.» La proposition d'Unia Transjurane a été acceptée à une large majorité, contre l'avis du comité central.
Dans le même ordre d'idée, mais pour toutes les branches et tous les secteurs cette fois, une autre demande a été adoptée à une confortable majorité alors que la direction s'y opposait. Il s'agit d'une proposition provenant des régions de Genève, du Tessin et de Berne Oberland qui demandaient qu'Unia puise dans ses réserves pour implanter et développer les structures syndicales dans les entreprises. Une autre exigence ayant obtenu le feu vert des congressistes est celle de donner suffisamment de temps aux secrétaires syndicaux responsables des groupes d'intérêts migrants, femmes et retraités.

Paix relative ou paix absolue du travail?
Au chapitre du renforcement de la capacité de mobilisation syndicale, le partenariat social a été questionné. Les régions genevoise, tessinoise et de Berne Oberland préconisaient qu'Unia ne signe, à l'avenir, plus que des clauses de paix du travail «relative» dans les conventions collectives, et non plus de paix «absolue» qui limite le recours aux mesures de lutte. «Il est inacceptable que nous fassions référence à la paix absolue du travail dans nos CCT alors que le capital réalise de plus en plus de profit au détriment des travailleurs qui perdent de plus en plus», a lancé un délégué tessinois. «L'article 357a du Code des obligations est suffisant. Si nous voulons être forts comme le dit notre slogan, nous ne devons pas nous mettre des obstacles.» Une position combattue par Corrado Pardini du comité directeur: «Nous avons montré ces dernières années qu'il était possible de se mettre en grève pour défendre nos droits. Cette proposition revient à interdire de signer des CCT avec une paix du travail absolue. Or nous avons plus de 500 CCT avec une telle clause. Ce culte de la paix absolue est notre tradition depuis les années 30. Ne plus pouvoir signer ces CCT serait désastreux pour notre syndicat.» La proposition en faveur de la paix relative du travail a été rejetée, tout en recevant le soutien de 35% des délégués.

Droits syndicaux et initiatives
La stratégie 2020 d'Unia prévoit aussi une amélioration de la protection des militants contre les licenciements. Cependant, le Congrès s'est refusé à faire un pas de plus en se fixant pour objectif de l'ancrer dans la loi comme le demandait la région Vaud, confrontée à de nombreux licenciements antisyndicaux. Un autre amendement vaudois, proposant de mettre sur pied une vaste campagne pour organiser les travailleurs afin de lutter contre ces licenciements, ou encore d'étudier toutes les pistes possibles, y compris une plainte à la Cour européenne des droits de l'homme en cas de nouvelles violations des droits syndicaux, a été rejeté de justesse, à trois voix près.
La jeunesse Unia a proposé de ne plus lancer d'initiative ces quatre prochaines années. Entre les délégués souhaitant plutôt mettre toutes les forces du syndicat pour mener le combat dans les entreprises et ceux pensant que les initiatives, malgré les échecs, peuvent permettre de faire avancer des causes, le Congrès a décidé de garder l'opportunité d'utiliser le droit d'initiative. De nombreux autres sujets ont encore fait l'objet de discussions animées, comme celui de l'influence politique ou de la nécessité d'une transformation de l'économie.
Reste aujourd'hui à mettre en pratique la stratégie décidée. Quant aux orientations syndicales, sur la sécurité sociale, l'égalité des droits, l'organisation du travail ou encore l'économie, elles seront définies à Bienne le 3 décembre lors d'une 4e journée du Congrès. Riches débats en perspective!

Sylviane Herranz


Carton rouge au Qatar

Le syndicaliste philippin Marco Polo Ferrer était l'invité du Congrès d'Unia pour parler de la situation des travailleurs immigrés au Qatar, pays organisateur du Mondial 2022. Témoignage

Le Qatar détient un scandaleux record: celui du pays organisateur du Mondial de football connaissant déjà le plus de morts sur ses chantiers alors qu'il reste encore 6 ans avant la Coupe. «Plus de 1200 ouvriers ont déjà perdu la vie», a dénoncé Rita Schiavi, membre directeur d'Unia devant les délégués. Elle a rappelé qu'une majorité des 2 millions de travailleurs étrangers venus d'Asie sont engagés sur des chantiers non sécurisés et avec des conditions de travail proches de l'esclavage. Une situation d'autant plus choquante que le revenu national brut moyen des quelque 300000 autochtones serait le plus élevé au monde (environ 100000 dollars par an) grâce à la manne pétrolière et gazière.

Conditions de travail indignes
Pour dénoncer cette situation, le militant philippin Marco Polo Ferrer est intervenu lors du Congrès d'Unia le 28 octobre au nom des travailleurs de la construction au Qatar. «Lors du recrutement dans nos pays d'origine, nous devons payer les agences (les commissions peuvent se monter à plusieurs mois de salaires, ndlr) pour obtenir un travail de misère. On nous promet, dans le meilleur des cas, un salaire mensuel de 400 francs suisses. Et une fois arrivé au Qatar le salaire est de moins de 250 francs, mais nous y sommes, et nous sommes piégés...», a-t-il témoigné en anglais devant le public attentif.
«Nous sommes logés comme des rats, entassés à 10 dans des cabanons prévus pour 4. Nous sommes payés en retard. Et certains n'ont pas de salaire depuis des mois et doivent compter sur les camarades et la solidarité pour la nourriture. Selon le système de la Kafala (un système de visa de parrainage, ndlr), nous ne pouvons pas changer de poste sans l'autorisation de nos chefs. Les passeports sont souvent confisqués, même si c'est illégal.»
Les chantiers sont dangereux, les blessés et les morts, après deux ans de travaux, déjà nombreux. Marco Polo Ferrer a ainsi mentionné le cas d'un jeune homme philippin rentré au pays dans un cercueil, et dont les parents en plus de devoir vivre avec la tristesse d'avoir perdu leur enfant, doivent se battre pour recevoir des indemnités.

Quand la lutte paie
Lutte encore pour un charpentier philippin, «jeune et fort», qui est rentré au pays avec de graves problèmes de dos et par conséquent une carrière brisée. «Grâce au soutien syndical, il a porté plainte et a réussi à recevoir une assistance médicale payée par son employeur», se réjouit Marco Polo Ferrer qui relève que les travailleurs s'organisent de plus en plus. «Nous ne sommes pas des victimes, mais des combattants. Népalais, Indiens, Pakistanais, Bangladais, Philippins, nous nous organisons et nous nous battons pour nos droits. J'ai été torturé dans mon pays sous Marcos, j'espère que je ne vivrai pas ça au Qatar pour avoir voulu organiser les esclaves modernes...»
Le militant a conclu sur l'importance de la solidarité internationale contre le fléau de l'exploitation des migrants au Qatar, en Suisse et partout ailleurs. «No more deads in the name of sports» (Plus de morts au nom du sport!) a été scandé par la salle qui a applaudi le militant chaleureusement. Et Rita Schiavi de relever: «Nous allons lancer une nouvelle campagne d'informations, car même si quelques progrès ont été réalisés depuis le début des travaux au Qatar, il y a encore beaucoup à faire.»

Aux dernières nouvelles
Quelques jours après le Congrès, le Qatar a annoncé avoir réformé son système de paye pour que les travailleurs migrants reçoivent leur salaire dans les temps. En cas de retard, les patrons sont exposés à des amendes allant jusqu'à 1500 euros et un mois de prison. Le pays tente ainsi de faire face aux fortes critiques des ONG et des syndicats depuis les débuts des travaux en 2014. De surcroît, le 23 octobre dernier, le comité d'organisation a reconnu pour la première fois le décès d'un ouvrier sur un des chantiers. A noter encore que, selon un communiqué de l'IBB du 1er novembre, les salaires impayés (de 1 à 6 mois) de 37 travailleurs philippins ont finalement été versés. Soit un montant total de 303000 dollars...


Aline Andrey


«Ce nouveau Guillaume Tell s'appelle Unia!»

Le dernier jour du Congrès, c'est en voisin que Philip Jennings, secrétaire général d'Uni Global Union, s'est adressé aux délégués. Le siège de cette fédération internationale des services privés, regroupant 900 syndicats dans 150 pays, se trouve à Nyon, à deux pas du secrétariat d'Unia. Dans un discours enflammé, Philip Jennings a apporté aux congressistes un message de solidarité de son organisation, de l'Internationale du bois et du bâtiment (IBB) et de celle des travailleurs de l'alimentation (UITA).
«Le marché néolibéral, le libre-échange, détruisent les solidarités. Après 30 ans, nous pouvons dire que le capitalisme de marché a échoué: il y a eu des centaines de crises bancaires, financières ou de l'endettement d'états souverains. Les travailleurs ont été condamnés à payer. Il y a aujourd'hui 100 millions de sans-emploi en plus dans le monde. C'est un échec du marché», a lancé le secrétaire, porte-parole de 20 millions de travailleurs, dénonçant aussi la politique du franc fort en Suisse, comme le dumping en Europe. «Hier, les syndicats européens ont développé une campagne pour la hausse des salaires dans toutes les branches. Nous allons changer la politique des bas salaires, des salaires d'esclave au niveau européen. Nous allons bloquer le transfert des salaires vers le profit, dire "Basta". Car il y a des alternatives au capitalisme rapace et exploiteur.»
«Nous pouvons changer les règles du jeu. Il faut une organisation capable», a-t-il ajouté, présentant les résultats de la campagne pour des accords sur la sécurité, démarrée après le drame du 24 avril 2013, date de l'effondrement d'une usine au Bangladesh tuant 1100 ouvrières et ouvriers et en blessant des centaines d'autres. «Aujourd'hui 200 marques ont signé un accord couvrant 1500 usines. Par contre, Migros et Coop ont refusé d'apposer leur signature. Pourquoi? C'est une honte!»
Le syndicaliste a encore évoqué les droits syndicaux, non respectés en Suisse et ailleurs dans le monde, souvent au prix de la vie des gens qui luttent. Il a notamment salué le courage des syndicats en Palestine, en Turquie, en Colombie et en Corée, et celui des femmes combattant pour leurs droits et pour l'égalité.
Soutenant les revendications d'Unia, Philip Jennings a appelé les délégués à poursuivre leur combat. «Qui enfreint la Constitution tous les jours? Ce sont les capitalistes, Blocher, ceux qui volent les rentes. Nous avons besoin d'un nouveau Guillaume Tell, plus jeune, dynamique, féminin. Ce Guillaume Tell s'appelle Unia! Créons la flèche avec laquelle nous allons réduire les baillis néolibéraux. Ensemble nous sommes forts!»

SH

 

 

 

 

 

 

Edition n° 45 du 9 novembre 2016

 
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