J'injecte de la lumière dans ce monde obscur
Hansjoerg Anderegg trouve son inspiration dans l'émotion de l'instant

Hansjoerg Anderegg est un être joyeusement hybride. Avec un passeport suisse mais une âme sud-américaine. Epris des majestueux paysages de montagne comme de l'extravagante végétation tropicale. Maîtrisant parfaitement l'allemand, le français et l'espagnol. Féru aussi bien de musique classique, de salsa que de Heavy Metal. Autant à l'aise dans des créations méticuleuses - accomplies dans le cadre de sa profession - que dans l'expression d'un imaginaire débridé, liée à son activité de peintre menée en parallèle depuis sa jeunesse. Un fringuant sexagénaire - il ne paraît pas ses 66 ans - qui a partagé son existence entre la Suisse allemande, romande et la Colombie où il a fondé une famille. Les pérégrinations de Hansjoerg Anderegg débutent à la fin de son apprentissage de repro-lithographe (aujourd'hui on dit polygraphe). Son CFC en poche, il quitte sa Berne natale pour La Chaux-de-Fonds où il travaille alors pour l'imprimerie Hélio-Courvoisier, spécialisée dans les timbres poste. Petits formats qui occuperont une large partie de sa vie professionnelle, mais il l'ignore encore.

Rencontre au sommet
A l'âge de 25 ans, le Bernois qui envisage l'existence comme une aventure, décide d'aller voir ailleurs. «J'avais envie de voyager. Je rêvais d'exotisme. Je ne voulais pas d'un futur monotone, rythmé par le boulot et le dodo», raconte Hansjoerg Anderegg, avec un accent suisse allemand dont il ne s'est pas départi. L'homme projette de se rendre en Australie ou au Yémen et atterrit un peu par hasard... à Bogota, pour des raisons de facilités d'émigration, où il est employé par une entreprise d'arts graphiques avant d'être transféré à Cali. Au gré d'une balade dans la cordillère orientale des Andes, au Cerro de Monserrate, l'expatrié fait la connaissance d'Isleny, sa future épouse. «Cette colline, à 3200 mètres d'altitude au dessus de Bogota, est un lieu de pèlerinage. Je n'y ai pas rencontré Dieu, mais ma femme», sourit Hansjoerg Anderegg. Le couple demeurera jusque dans les années 90 en Colombie avant de rentrer en Suisse avec leur fille alors âgée de 9 ans. La raison? Un contexte sécuritaire et économique difficile. Devenu dans l'intervalle indépendant, l'illustrateur graphiste, qui continue à créer des timbres poste au gré des commandes, peine à se faire payer. «Et puis, j'avais la nostalgie de mes parents, de l'Europe. Isleny était elle aussi tentée par ce nouveau départ.»

Eloge de la lumière
Quittant un «pays très vivant» où le peintre a eu l'occasion d'exposer à plusieurs reprises ses œuvres, Hansjoerg et sa famille s'installent dans nos frontières. Par un étrange coup du sort, le Bernois retrouve du travail dans l'entreprise chaux-de-fonnière qui l'avait engagé par le passé. «Jamais je n'aurais pensé me retrouver dans cette ville glaciale en hiver, un rien austère mais finalement très sympathique et d'une grande richesse culturelle.» Dix ans plus tard, en 2000, l'homme perd son job suite à une restructuration et, après avoir envoyé une centaine de curriculum vitae, décroche une nouvelle place dans une société spécialisée dans la publicité et l'emballage à Lausanne. Un poste qu'il occupera jusqu'en 2010. Aujourd'hui à la retraite, le sexagénaire peut se consacrer entièrement à son art. Des créations, figuratives ou non, qui reflètent ses émotions du moment. «Je travaille de manière très spontanée. Une façon de faire héritée de l'Amérique du Sud, d'une mentalité au jour le jour. Je cherche aussi à me libérer de mes connaissances académiques, séduit par la force de l'art brut.» Une approche où l'onirisme trouve un large terrain d'expression, où les couleurs dominent joyeusement, où les gestes, amples, nerveux parfois, libèrent leur allant poétique. «Je veux injecter de la lumière, du rêve, dans un monde obscur, terrible. L'art peut magnifier les idées», lance cet optimiste inconditionnel et plein d'énergie, soucieux de faire passer un message positif. Et s'adonnant volontiers aussi au «live painting», soit la réalisation d'un tableau au rythme d'une musique et en présence d'un public. De quoi satisfaire cette âme de mélomane qui joue aussi du piano, de la guitare et compose... sans avoir jamais appris le solfège.

Mondes parallèles
Rien de monochrome non plus dans le caractère du peintre. Car si le retraité peut déployer des trésors de minutie et de persévérance quand il s'agit de mener à bien un travail, il perd rapidement patience devant les petits obstacles du quotidien. Une clef qui coince dans une serrure l'énerve d'autant plus qu'il n'est pas bricoleur. Mais il sait aussi en rire, lui qui place l'humour au rang des priorités dans la vie et ne croit pas à un bonheur linéaire mais à ces moments où l'émotion s'invite au rendez-vous. Devant un coucher de soleil. A travers la belle complicité et l'harmonie qui l'unissent à son épouse. En créant. Un acte essentiel, fondamental sans lequel il n'imagine pas la vie. Et quand l'angoisse de la feuille blanche le tenaille, il peut toujours recourir à sa technique des «images froissées» à laquelle il s'adonnait à une certaine période de son parcours. L'idée? Hansjoerg Anderegg chiffonne une feuille. Un geste qui laisse déjà apparaître une structure, des volumes et reliefs et peut-être lui inspirer toute une cosmogonie, le peintre ne doutant pas de l'existence d'autres civilisations...

Sonya Mermoud



 

 

Edition n° 51/52 du 21 décembre 2016

 
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