Une philosophe aux fourneaux
Olivera Bernardoni Stojanovic porte un nom riche et plein de saveurs. Comme ses soupes...

Quand on entre chez elle, de bonnes odeurs de cuisine flottent dans l'air, un parfum de soupe épicée. Passionnée par ce mets, dont elle a fait un art, Olivera Bernardoni Stojanovic passe des heures dans sa cuisine à mitonner de nouvelles recettes. De ses fourneaux est ainsi née une petite entreprise baptisée «La Suppa». Drôle de reconversion pour celle dont les livres de philosophie côtoient ceux de cuisine. Le grand écart a priori, mais qui lui permet de trouver un équilibre ici en Suisse, 4 ans après avoir quitté sa Serbie natale.
La philosophie, Olivera a commencé à l'étudier à Pristina (Kosovo), jusqu'au 25 mars 1999. Date à laquelle elle fuit les bombardements pour rejoindre sa ville natale, Aleksinac, au sud-est de la Serbie. Le 10 juin 1999, jour de son anniversaire et de la fin officielle de la guerre, elle retourne au Kosovo, à contresens de ses compatriotes, avec l'espoir d'y poursuivre ses études. Peine perdue, l'Université n'est plus ouverte aux Serbes. Elle finira donc son cursus dans deux autres facultés, tout en travaillant comme journaliste. Elle collabore alors avec la Fondation Hirondelle (basée à Lausanne), et suit pour différents médias l'évolution politique du Kosovo. «C'était difficile, mais j'avais beaucoup d'amis albanais et on s'entraidait beaucoup», se souvient-elle. C'est en couvrant les actions humanitaires qu'elle rencontre son futur époux en mission pour le CICR, un agronome lausannois.
Jusqu'en 2012, le couple vivra à Belgrade, avant de venir s'installer en Suisse. «Nous étions fatigués par le système politique corrompu et la perte de valeurs. Après la guerre, on a eu l'espoir que cela changerait. Mais l'élite mafieuse est toujours là», relève Olivera. «Et puis notre premier enfant venait d'avoir 5 ans, et se posait aussi la question de sa scolarité. Je me suis dit que, pour une fois, j'allais suivre mon mari. Première et dernière fois», promet-elle en riant.

Une reconversion au goût d'enfance
Son deuxième fils naîtra à Lausanne. Femme au foyer, elle avoue avoir eu des difficultés à dépendre financièrement de son époux. Farouchement indépendante, elle reprend des études à l'Institut suisse de relations publiques (Spri). Mais se rend vite compte que son français ne lui permet pas d'être à la hauteur. Celle qui vise l'excellence se tourne alors vers ce qu'elle sait et adore faire: les soupes. A commencer par celle qu'elle mangeait petite chez sa grand-mère: le bortsch. «Ma grand-mère nous répétait toujours, à mon frère et à moi, que c'était la soupe préférée de Tito... pour nous inciter à manger. Aujourd'hui, je fais de même», rit Olivera. «On dit de Tito que c'était un dictateur, mais tout le monde l'aimait. Il y a encore beaucoup de nostalgie aujourd'hui... C'était l'âge d'or de la Serbie.»
Sa sensibilité politique et son goût pour la bonne nourriture lui viennent aussi de son père, communiste actif et chef de cuisine (dans les restaurants populaires de Serbie - les Kafanas -, mais aussi au Koweït, en Irak, et sur des bateaux de croisière). «Depuis toute petite, la cuisine a été une passion, puisque j'ai fait mes premiers pas autour des fourneaux dans les jupes de mon père...», écrit Olivera avec humour sur son site Internet. «Il était toujours dans l'exploration, dans les goûts nouveaux et j'imagine que je porte cela en moi», ajoute-t-elle.
C'est à l'automne 2015, que l'idée lui vient de proposer un service traiteur de soupes à des entreprises et à des privés. Lors du 1er août 2016, elle participe au pique-nique de la fête nationale à Montbenon. «C'est ce jour-là que je me suis décidée à me lancer sérieusement!»
Après avoir tenu un stand lors de Label Suisse et du Marathon de Lausanne, elle est présente depuis décembre au marché de Lausanne. «J'aime rencontrer les gens et parler des recettes avec les grands-mamans qui me font leurs critiques...»
Une fois dans sa cuisine, «son laboratoire», Olivera expérimente. «Je travaille la nuit, quand mes enfants dorment. Je joue avec les goûts, avec les épices, les couleurs...» Jusqu'à faire même une entorse à son végétarisme en préparant et en goûtant les soupes composées de viande.

Deux cultures
Olivera se sent dans son élément. Elle a créé son poste de travail, et a su s'adapter, non sans un certain effort, aux mœurs suisses, comme la ponctualité et le sérieux. «En Serbie, on peut sans problème être en retard; et on rit de tout, tout le temps. Des blagues s'inventent chaque jour sur tous les sujets.» Elle a dû aussi faire face aux préjugés: «Depuis la guerre, les Serbes sont mal vus... Mais pour ma part, je ne discute pas avec ceux qui ne me donnent pas la chance de leur montrer qui je suis. La nationalité ne devrait jamais être une barrière entre les gens.»
Retourner vivre en Serbie un jour? «Je ne crois pas. Aujourd'hui, ma vie est ici. Et quand j'ai envie d'un peu de folie, de fête, d'irresponsabilité et de désorganisation, je prends un billet d'avion et en deux heures je suis à Belgrade», lance en riant Olivera qui a gardé la chaleur de son pays et l'hospitalité. Impossible de quitter son «laboratoire» sans goûter à l'une de ses soupes: Courge butternut, pois chiches, échalotes, eau de rose, zeste de citron et d'orange, harissa... Un délice!

Aline Andrey

 

www.lasuppa.net

 

Le témoignage radiophonique de Olivera Bernardoni Stojanovic sera diffusé le mardi 31 janvier, entre 18h et 19h, sur www.django.fm, en direct et en public du centre socioculturel Pôle Sud à Lausanne (émission accessible ensuite sur le site internet).

 

 

Edition n° 1/2/3 du 18 janvier 2017

 
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