La scolarisation pour combattre l'excision
La Suissesse Michèle Moreau a réussi à convaincre une trentaine de villages de ne plus exciser les petites filles

C'est avec une chaleur et une hospitalité toute africaine que Michèle Moreau nous reçoit chez elle dans le village du Bouveret. Deux jours auparavant, elle s'envolait de Sierra Leone, sa deuxième maison. C'est là qu'elle y a créé une école. Son association baptisée MEA, pour Masanga Assistance Education, parraine la scolarité des petites filles non excisées. C'est le marché conclu entre Michèle Moreau et les villageois: la scolarisation gratuite en échange de la non-excision. Depuis dix ans, ce troc va bien au-delà de ses espérances. Un engagement exemplaire à l'aune de ce 6 février, journée internationale de lutte contre l'excision dont sont encore victimes plus de 125 millions de jeunes filles selon les estimations de l'OMS.

Plusieurs vies
Les yeux brillants, Michèle Moreau pourrait parler de la brousse sierra-léonaise durant des heures. De son parcours de vie sinueux et aventureux, elle préfère ne donner que quelques bribes, pêle-mêle: une enfance à La Chaux-de-Fonds, un long séjour en Italie, puis à Genève et à Lausanne, trois enfants et 8 petits-enfants, un métier d'instrumentiste médicale, et un accident de voiture grave... «Un cadeau!», lance-t-elle avec le sourire. «Un bouleversement qui m'a fait prendre conscience des valeurs essentielles de la vie. Tout a changé à ce moment-là.» Dans sa quête spirituelle, elle part une année en Inde, et suit les enseignements de Daniel Odier, maître chan (zen), qui va la soutenir lors du lancement de l'association MEA.
En 2004, elle foule pour la première fois la terre de Masanga, village natal de son désormais ex-mari, au centre de la Sierra Leone. «C'était peu après la guerre, tout était gris, l'état de misère était tel que je me suis dit qu'il fallait faire quelque chose.» Elle parraine alors la scolarité de quelques enfants, puis trouve un réseau plus large pour soutenir 75 élèves. «J'ai réalisé seulement deux ans plus tard que toutes les filles étaient excisées! Quel choc!»

Briser le silence
Le sujet est alors tabou. Lors de son séjour en février 2006, elle brise le silence, après un processus étonnant. «Pendant un mois, avant de m'endormir, je me demandais que faire. Et chaque nuit à 3 heures du matin, je me réveillais avec des réponses. Peu à peu, j'ai créé mon projet, comme malgré moi. Puis j'en ai parlé au village.» Ce jour-là devant les femmes, les hommes, les enfants et le chef, elle leur fait part de son sentiment face à l'excision: «Je leur ai expliqué avec mon anglais balbutiant et beaucoup de gestes que l'idée même de l'excision me faisait mal dans mon corps et dans mon cœur... J'ai fait alors la promesse de payer la scolarisation aux petites filles qui ne seraient pas excisées. Quelle émotion quand l'exciseuse en cheffe s'est levée et a accepté. Lorsqu'elle m'a serrée dans ses bras, j'ai eu l'impression qu'elle-même se libérait de quelque chose...» Quelques mois plus tard, 25 enfants, dont la fille du chef du village et celle de l'imam, commençaient d'étudier dans un simple hangar, avant que ne soit construite l'école. Dix ans après, 630 petites filles ont échappé à l'excision. Et ce, dans le respect de la tradition. «Aujourd'hui à Masanga plus une seule fille n'est excisée, mais les cérémonies traditionnelles dans la forêt sont toujours organisées», relève Michèle Moreau, première femme blanche «Bondo» (du nom de la société secrète des femmes de Sierra Leone). De surcroît, vingt-cinq exciseuses de la région ont arrêté leur métier. Lors d'un rituel, elles ont brûlé leurs ustensiles et leur foulard rouge (symbole de leur profession) et ont revêtu une robe jaune dorée. «Leur sentiment est ambivalent. D'un côté il y a la peur du jugement des ancêtres de ne pas perpétuer la tradition et, de l'autre, quand elles arrêtent leur métier, on dit qu'elles se lavent les mains...»

Femme de caractère
«Quand je regarde le travail accompli, je me demande comment cela a été possible. Mais finalement, je crois que quand quelque chose est juste, ça vient tout seul. Même l'argent», sourit-elle. Reste que cette femme de caractère s'est battue pour son projet et n'a fait aucune concession. Elle a dû d'ailleurs licencier trois collaborateurs, avant de trouver celui qui coordonne aujourd'hui le projet, un enseignant intègre qui lui rend des comptes régulièrement. Elle a aussi exclu un village entier du programme, après avoir appris qu'une des filles scolarisées avait été secrètement excisée.
Aujourd'hui, la demande est si forte que Michèle Moreau a dû se résoudre à restreindre les admissions à 500 élèves. Elle garde espoir que son projet soit repris par d'autres organisations ailleurs dans le pays, et que les mentalités continuent d'évoluer. «Auparavant, des femmes étaient déjà contre l'excision, mais sans oser le dire, car elles étaient isolées. Aujourd'hui, elles sont ensemble et donc plus fortes. Pour ma part, aider d'autres femmes, en tant que femme, ça me fait du bien au cœur.» Depuis peu de temps, elle est aussi soutenue par son nouveau compagnon, un ancien patron du bâtiment à la retraite, qui s'occupe des infrastructures de l'association. A les voir, on ne peut douter qu'ils sont faits l'un pour l'autre. La destinée dirait Michèle, aux multiples vies et aux mille et un visages.


Aline Andrey

Plus d'informations: www.meamasanga.org

 

Edition n° 5 du 1 février 2017

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page