Lire ce n'est que du bonheur
Educatrice de l'enfance et présidente de l'association

La vie de Pascale Luy rayonne d'histoires et d'enfants. De crayons de couleur et de dessins. De rencontres et d'émotions partagées. Educatrice dans une garderie lausannoise à temps partiel, cette Vaudoise d'adoption de 58 ans est aussi la présidente de l'association «Osons les livres» qu'elle a créée en 2011, après avoir suivi une formation ad hoc. Cette organisation, spécialisée dans la littérature enfantine, propose des animations d'éveil aux livres, menées hors des institutions. En clair pas de cadre formel ou de salles de classe. Pascale Luy et ses acolytes offrent dans des espaces publics des moments de lecture à un auditoire en majorité en culotte courte mais aussi aux adultes intéressés. Et plus nombreux que ce qu'on pourrait imaginer... Trimbalant coussins, couvertures et paniers remplis d'albums, l'équipe d'éducateurs professionnels s'installe dans des parcs, sur des aires de jeux, dans des maisons de quartier. Le décor planté, un cercle se forme naturellement autour d'elle. Des jeunes interpellés par le récit ou gentiment hélés. Des gamins attirés par une chanson, des visages ouverts, des jeux ou des blocs de papier qui n'attendent que d'être coloriés... Ludique, toute en douceur, la démarche de l'association n'en poursuit pas moins un objectif pédagogique.

Le plaisir d'abord
«Elle vise à immerger les enfants dans le monde des livres pour combattre l'illettrisme - un fléau qui frappe 15 à 20% de la population - en misant sur le plaisir. Elle peut contribuer à "repêcher" des gosses qui ont raté des étapes de leur scolarité, des écoliers en difficulté oubliés au fond des salles de classe, des "cancres" qui ont tout fait pour occulter leurs lacunes...», relève Pascale Luy, rappelant que nous sommes tous constamment appelés à déchiffrer des messages tout au long de notre existence. L'initiative veut ainsi ouvrir des portes et inciter les uns et les autres à dépasser la peur que peuvent générer les bouquins, en rien réservés à des catégories particulières de la population... «Nous essayons d'instaurer un rapport positif au livre. Tout le monde ne parvient pas à franchir le seuil d'une bibliothèque», soupire Pascale Luy, qui n'aime ni les prétentieux ni les personnes manquant d'humanité, avant de préciser le fonctionnement de son association. «Nous nous rendons dans des quartiers plutôt défavorisés et multiculturels, mais pas seulement, et invitons les jeunes, les familles à nous rejoindre. Mais il n'y a aucune contrainte. On peut venir et repartir à son gré. On ne demande pas à l'auditoire s'il a aimé le récit, ce qu'il a retenu. Encore une fois, le but est d'abord le plaisir. Et tant mieux si on a appris quelque chose», relève la pétillante présidente, des étoiles dans les yeux quand elle évoque cette activité.

Des rires et des pleurs
«Lire, ce n'est que du bonheur. On compte parfois une trentaine d'enfants qui nous écoute. Ils déboulent après l'école, sachant que nous serons là. On essaie de créer des habitudes par une présence régulière. Ils se souviennent et reviennent.» Soutenue par le canton et le Bureau lausannois pour les immigrés, l'initiative s'appuie sur une quinzaine d'animateurs et une sélection d'ouvrages triés sur le volet. «On passe des heures à les choisir. On travaille surtout avec les albums jeunesse. Des textes de qualité, richement illustrés, qui racontent la vie. Adaptés à toutes les générations». Pour Pascale Luy, la force de ces histoires réside dans la personnalité de leurs protagonistes. «Tous peuvent s'identifier aux personnages. Mais chacun y prend ce qu'il peut, selon ses références, sa culture... Et parfois on rit, on pleure. Magique», poursuit la lectrice à la voix d'une belle tessiture, enthousiaste et chargée d'émotion. Et de relater une anecdote qui l'a particulièrement touchée, avec des dames portugaises qui, déclinant d'abord la proposition d'une lecture en ricanant, ont néanmoins fini par se laisser apprivoiser par un ouvrage dépeignant un papa, signé Anthony Browne... «L'une d'entre elles a particulièrement été bouleversée en associant ce portrait à son père... Et a relevé, émue, que c'était la première fois qu'on lui lisait une histoire. Un moment poignant.»

Une manière de grandir
Forte de sa formation et de son expérience, Pascale Luy anime aussi des petits déjeuners avec des professionnels de l'enfance, du livre, des parents... Et partage son savoir dans le cadre de différents cours. Autant de plages d'expression à un amour de la lecture qui plante ses racines dans sa jeunesse - où se sont entre autres glissées la Comtesse de Ségur et ses fameuses mais sévères histoires - et qui, depuis, ne l'a plus jamais quittée. «Je trouve dans le monde des livres un moyen de voyager. Leurs personnages peuvent devenir des amis. Certains m'ont fait grandir par leur humanité, leur courage, leur modestie...» s'emballe la quinquagénaire, mariée et mère de trois enfants, à l'optimisme tempéré par une nature inquiète. Elle qui espère pouvoir faire vivre encore longtemps «Osons les livres» et ne rien perdre de la belle énergie qui la porte. Et qui n'hésite pas non plus à faire profiter de ses talents des pensionnaires de EMS. «La démarche est similaire avec celle menée auprès des jeunes. Elle s'adresse à l'enfant qui sommeille en chacun de nous. Celui qui ne meurt jamais...»

Sonya Mermoud

 

Edition n° 6 du 8 février 2017

 
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