Travailler jusqu'à 65 ans? Une insulte pour les femmes
A l'occasion de la Journée internationale des femmes les voix se sont élevées en Suisse romande

Partout dans le monde, des femmes se sont mobilisées le 8 mars contre les politiques réactionnaires menaçant leurs droits et contre les discriminations et la violence. En Suisse romande, la question des retraites était à l'ordre du jour. Depuis plus de 20 ans, les femmes attendent que la Loi sur l'égalité soit appliquée. Au lieu de cela, on leur demande de travailler plus longtemps. La colère monte...

Un 8 mars féministe et surtout revendicatif a mobilisé des milliers de femmes et d'hommes en Suisse et partout dans le monde. L'heure était au rassemblement contre les retours en arrière sur les droits des femmes et la recrudescence de la misogynie. Et à la solidarité avec les femmes de Russie, de Pologne, d'Italie, d'Argentine, des Etats-Unis ou d'ailleurs, et avec celles qui quittent l'enfer de la guerre pour subir d'autres violences sur leur route de l'exil et dans les pays où trop souvent l'asile leur est refusé. En Suisse romande, et en particulier à Genève, Lausanne, Vevey, Fribourg et Neuchâtel, une revendication était au cœur des manifestations, alors que le Parlement s'apprête à finaliser la réforme Prévoyance vieillesse 2020 (PV2020): Non à la retraite à 65 ans.

Rassemblement et manifestation à Genève
A Genève, devant plus de 400 personnes, Chloé de Senarclens a rappelé, au nom du comité unitaire ayant appelé au rassemblement, avec les syndicats, associations féministes et organisations de gauche, l'enjeu de cette réforme qui prévoit le passage de l'âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans, la diminution du taux de conversion, la suppression des rentes de veuve sans enfant à charge, la disparition de l'âge légal de la retraite au profit d'un âge de référence «assorti de la possibilité de travailler jusqu'à 70 ans». Une réforme réalisée dans une situation, a relevé la porte-parole, où les discriminations tant salariales que sur le marché du travail, et les inégalités de toutes sortes persistent. «Et on voudrait encore économiser 1,3 milliard sur notre dos? C'est encore à nous de porter l'assainissement des retraites? De devoir travailler un an de plus pour des rentes plus basses?» a-t-elle lancé, sous les huées de la foule en colère. «C'est mettre la charrue avant les bœufs! Et c'est ajouter l'insulte à l'injustice que de prétendre que c'est par souci d'égalité! Quel cynisme! Qu'on nous garantisse d'abord l'égalité des chances et des salaires, la fin des violences et du harcèlement sexuel au travail, des places de crèche pour nos enfants avant de nous demander de travailler davantage! Nous sommes abasourdies de constater que cela n'émeut personne aux Chambres fédérales qui se renvoient la balle pour savoir si un susucre de 70 francs par mois sera distribué au bon peuple pour faire passer la pilule!» Et l'oratrice d'appeler à la création d'un réseau solidaire fort pour faire opposition à PV2020 par référendum si elle passe la rampe du Parlement. Les manifestants ont continué à fustiger la réforme en chantant sur des airs de «mère Michel» et en entamant l'«Hymne des femmes». Dans la soirée, une marche aux flambeaux, emmenée par les jeunes de Solidarités, a encore réuni plus de 1000 personnes au centre de Genève.
SH

 

Ma présence, ce 8 mars à Genève est importante parce que...

Angélique Jaquier, vendeuse, militante Unia
«Je suis là pour deux raisons: les retraites scandaleuses qu'on cherche à nous imposer, et la discrimination. J'ai une fille qui a bientôt 8 ans et qui est touchée par cette discrimination à l'école. Un code vestimentaire interdit aux filles de mettre des leggings. D'après la directrice, elles risquent de se faire insulter. C'est scandaleux qu'on interdise un vêtement à des petits enfants et qu'on leur apprenne que l'habillement est plus important que l'éducation!
Pour les retraites, je suis contre la hausse à 65 ans et les 70 francs. Dans la vente, nous faisons un travail vraiment difficile, on doit toujours être de bonne humeur, bien apprêtée, avec le sourire. Arriver à 64 ans est déjà difficile. Les femmes arrêtent à 62 ans, elles sont usées, délabrées. Avec l'âge, on ne les laisse plus devant les clients, elles sont reléguées à d'autres tâches. Alors augmenter à 65 ans, c'est non! Nous sommes beaucoup à mi-temps, nous n'aurons déjà pas grand-chose à la retraite, ce n'est pas avec 70 francs qu'on arrivera à survivre.»


Liliane Marchand, militante SSP aux Hôpitaux universitaires de Genève
«Je suis ici parce que c'est la journée de la lutte pour le droit des femmes et parce qu'avec la réforme PV2020 on veut augmenter notre âge de la retraite. Aux HUG, beaucoup de femmes travaillent à temps partiel. Leur retraite n'est déjà pas très grande. Ce serait important que l'AVS soit plus forte que le 2e pilier, cela permettrait de combler un peu les inégalités. Quant aux 70 francs du Conseil des Etats, c'est ridicule! Dans 10 ans, ça ne vaudra plus rien! Le coût de la vie augmente, cela ne va pas compenser la baisse des rentes. Et cotiser plus au 2e pilier? Il faut déjà avoir du travail et un salaire. Alors que l'AVS, c'est quelque chose de juste pour tout le monde.»


Audrey Schmid, secrétaire syndicale d'Unia

«Je participe chaque année au 8 mars, mais celui-ci est particulier. Les Chambres fédérales doivent se mettre d'accord dans quelques jours sur la réforme PV2020. Pour moi, l'élévation de l'âge de la retraite des femmes n'est pas tolérable. Ça fait des années que les organisations féministes et syndicales se battent pour que l'Etat légifère sur l'égalité salariale, pour qu'il y ait des contrôles, mais ce n'est toujours pas arrivé. Et tout ce qu'on nous propose, c'est une égalité vers le bas! Les femmes seront doublement affectées: elles devront travailler un an de plus pour toucher un an de moins de retraite. Les 70 francs d'AVS proposés en "contrepartie" ne compensent rien. Une rente AVS moyenne est de 2000 francs, soit 24000 francs par année. Cela représente 70 francs par mois pendant 28 ans et demi... Une femme devra vivre jusqu'à 94 ans pour rattraper cette perte...»


Anne-Christine Menu, pasteure
«Ma présence est liée à la dégradation spectaculaire du droit des femmes en Russie, aux Etats-Unis. On voit que jamais rien n'est acquis, qu'il faut se battre, en particulier pour les générations futures. Même la démocratie n'est pas acquise. Et l'égalité salariale n'existe toujours pas. Elle est appliquée dans mon église, c'est pour les autres que je suis là, et pour la préservation des droits des femmes, partout.»


José Nieto, retraité, ancien président d'Unia Genève

«C'est important d'être là par respect pour moi-même et pour les droits des autres, dans ce cas pour ceux des femmes. Ce devrait être résolu depuis de nombreuses années, mais il reste tellement d'injustice entre hommes et femmes. Ces dernières sont traitées comme moins que rien, comme des personnes de 2e classe. Je me suis toujours battu contre le relèvement de l'âge de la retraite des femmes. Elles ne travaillent pas seulement à l'extérieur, mais aussi à la maison. Et en plus elles gagnent 20% de moins que les hommes. Cette injustice perdure. Et on dirait que personne ne veut corriger ça...
Il y a autre chose qui m'interpelle: la violence machiste envers les femmes. Ça me révolte. Parce que ma mère était une femme, et mes sœurs aussi. Et parce que je suis convaincu que les femmes sont meilleures que nous. Les faits de violence, comme les hooligans, viennent toujours des hommes.»


Marisa Pralong, employée caisse de chômage

«Je suis là comme Argentine et Suissesse. Dans mon pays, il y a un mouvement très fort, le mouvement "ni una mas" (pas une de plus), qui s'est développé dans d'autres états d'Amérique latine. Il y a beaucoup de violence de genre. L'été dernier, une jeune femme de 23 ans est morte, battue puis enterrée vivante par son petit ami... Les femmes sont sorties dans la rue. En tant que Suissesse, je suis ici car cette future réforme des retraites est inacceptable. Elle est inégale, que ce soit une version ou l'autre. Et les 70 francs par mois, après 20 ans d'attente d'une hausse des rentes AVS, ne seront que pour les nouveaux retraités. Et les autres, ils continueront à souffrir? On ne va pas non plus nous faire croire que cela compensera la baisse du taux de conversion. On pourra cotiser sur un petit salaire? Dans la vente, la plupart des vendeuses sont contraintes de diminuer leur taux d'activité, de 80 à 50% ou de 50% au travail sur appel. Leur salaire sera encore réduit par les cotisations. Je suis opposée à cette révision dans son entier. Nous luttons pour renforcer l'AVS. Jusque-là, on ne lâche rien!»


Geneviève Magnin, directrice d'école, SSP

«Rien n'est acquis, il faut toujours remettre l'ouvrage sur le métier. J'espère qu'un jour ça ira mieux, c'est important pour nos jeunes. Je suis aussi venue soutenir toutes les femmes qui sont dans une situation pire que nous, ici et ailleurs, par-delà les frontières. Et parce que PV2020 ne doit pas passer. Peu de femmes ont droit à une retraite décente.»


Marie, Alexandra, Alice, Jade, Claudia, Louana, élèves du collège et du cycle

«Nous sommes venues parce que c'est la journée de célébration de la lutte des femmes pour obtenir les droits dont nous disposons actuellement. On doit continuer de se battre pour l'égalité. Pour avoir l'égalité totale! En Suisse et ailleurs, en Arabie Saoudite par exemple où les conditions des femmes sont terribles. Nous sommes aussi ici pour dire non à la retraite à 65 ans, sachant que les femmes sont payées 20% de moins que les hommes. Ce n'est pas juste, c'est une inégalité renforcée.
Nous participons aussi pour soutenir la cause du féminisme en Suisse et sur toute la planète, et pour lutter contre l'oppression de la religion, le sexisme, etc. Dans les écoles, trop de personnes sont encore éduquées avec le sexisme, il faut agir, pour que les gens donnent une bonne éducation à leurs enfants. Il y a encore trop de clichés, de stéréotypes. Par exemple une petite fille que l'on oblige à jouer à la poupée. Ou des remarques: "Si tu ne t'épiles pas ou si tu n'as pas les cheveux longs, tu es moche, ou tu es lesbienne." Pareil pour les garçons. Celui qui veut faire de la danse classique est automatiquement taxé de gay. Le combat n'est pas fini! Nous allons le continuer. Nous sommes motivées!»


Antonio Fisco, metteur en pages retraité, Syndicom

«Pour moi, c'est très important d'être là parce que ce qui se passe est inadmissible. Nos syndicats se sont battus pour l'égalité salariale entre hommes et femmes, on s'est battu pour nos collègues, ouvriers et ouvrières, et maintenant on veut faire travailler les femmes jusqu'à 65 ans alors qu'on licencie dans toutes les entreprises, ce n'est pas possible! Dans notre syndicat, nous soutenons la demande qu'un référendum soit lancé. Pour dire stop à ce massacre. Une femme qui travaille c'est aussi une femme qui a mis au monde des enfants, qui s'en est occupée, en travaillant à 50 ou 70% et on leur impose de travailler plus longtemps? Demain, ce sera tous jusqu'à 67 ans. Une chose est sûre aujourd'hui: dès 50 ans, vous ne trouvez plus de travail. Il ne faut pas l'oublier.»


Michel Verdon, retraité Poste, Syndicom

«C'est honteux. Avant, on avait besoin des femmes pour l'économie, et maintenant on ne les prend plus en considération. Elles n'ont déjà pas un salaire à la hauteur, on ne peut pas leur demander de travailler un an de plus. C'est un cercle vicieux. 65 ans pour les femmes, et après 67 ans pour tous? De l'argent il y en a dans ce pays. Notre système néolibéral va dans le mur.»

Propos recueillis par Sylviane Herranz

 

Une égalité dont on n'a jamais vu la couleur...
Quelque 350 personnes ont à Lausanne crié leur colère «contre les fossoyeurs des retraites»

«Non, non, non, on ne veut pas de cette révision!» Réunies à la gare de Lausanne, quelque 350 personnes ont crié leur colère contre le projet «Prévoyance vieillesse 2020». Scandant des slogans soutenant leur mécontentement, brandissant pancartes et banderoles, les manifestants ont dénoncé une réforme prévoyant «une économie de 1,3 milliard de francs sur le seul dos des femmes». Proposition jugée particulièrement choquante, l'égalité salariale n'étant toujours pas ancrée dans les faits. Une discrimination salariale chiffrée à 7 milliards de francs par année qui a suscité l'ire de différentes oratrices. «On veut nous faire travailler un an de plus pour des questions d'égalité. Quelle ironie! On n'a jamais vu les couleurs de cette égalité», s'est notamment énervée Maria Pedrosa, du SSP, critiquant dans la foulée les problèmes liés au manque de places dans les crèches, les métiers pénibles et mal rémunérés se conjuguant le plus souvent avec du personnel féminin dans la vente, la santé, en usine... un 2e pilier qui fond comme neige au soleil, une compensation au rabais avec l'éventuelle augmentation de 70 francs de l'AVS... Entre deux discours, Valérie Borloz, secrétaire de l'Union syndicale vaudoise a donné le «la» pour entonner des chansons comme «La mère Michel» ou «Bella Ciao» aux paroles détournées, exprimant avec humour le refus des femmes d'être encore «sacrifiées alors qu'elles cumulent toujours les discriminations, dans la sphère professionnelle ou privée». Autant dire que le référendum contre PV2020 devra être lancé. L'accent a aussi été mis sur la solidarité avec les réfugiées et les femmes du monde entier, nombre de participants arborant des «pussy hat». Un bonnet rose aux oreilles de chat, symbole de la révolte d'Américaines en écho aux propos sexistes tenus par Donald Trump et repris dans plusieurs pays. «Un signe de ralliement de la solidarité féminine internationale... tricoté par nos soins. Une activité souvent méprisée et propice, selon certains, à échanger des cancans. Faux! En tricotant, nous préparons nos futures manifestations», a affirmé une oratrice improvisée, se définissant comme une «vieille féministe». Et d'alerter l'assemblée sur la menace de voir les droits acquis repris. «La résistance ne commence jamais trop tôt. Et ne finit jamais!» Parole de militante aguerrie...
Sonya Mermoud

 

«On ne peut pas se taire!»
Plusieurs dizaines de personnes ont protesté à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds

A Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds, Unia, la Marche mondiale des femmes et l'Association pour les droits des femmes avaient organisé plusieurs événements pour protester contre le recul de leurs droits, les inscrivant dans le cadre du mouvement international «We can't keep quiet» (on ne peut pas se taire). Dans la capitale cantonale, c'est d'abord à la fontaine de la Justice que les femmes se sont regroupées pour rappeler que les questions du partage des tâches entre femmes et hommes, de la répartition du travail non rémunéré ou encore de l'inégalité salariale ne sont toujours pas réglées. «Vouloir imposer une augmentation de l'âge de la retraite des femmes dans la situation actuelle est vraiment inacceptable. Un simple calcul montre que, compte tenu des différences salariales toujours en cours, c'est aujourd'hui à 57 ans que les femmes devraient pouvoir jouir de leur retraite», ont souligné les organisatrices dans un communiqué. Les femmes neuchâteloises et des hommes solidaires se sont ensuite rendus en cortège jusqu'à la gare, portant leurs «prières» suspendues à une corde à linge, à l'instar de celles des drapeaux tibétains emportées par le vent, pour un moment de protestation. Un rassemblement similaire était organisé à la même heure à la gare de La Chaux-de-Fonds. Les organisatrices ont encore lancé un appel à participer, ce samedi 18 mars*, à la Women's March qui aura lieu à Zurich.
SH

 

 

Edition n° 11 du 15 mars 2017

 
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