Ses racines sur le dos
Cofondatrice de Globlivres bibiothèque multiculturelle Monica Prodon est riche de ses multiples appartenances

«Je me sens chez moi partout et nulle part. Je crois que mes racines, je les porte.» Monica Prodon sourit et avoue adorer ce sentiment. «Je peux être dedans et dehors, sans frontière. C'est très confortable», raconte cette femme à part qui estime avoir intégré beaucoup de valeurs et de comportements suisses, avant d'ajouter: «Ou peut-être que c'était déjà en moi.» Sa malléabilité, la Bolivienne de naissance, Française par mariage et bientôt Suisse par naturalisation, estime qu'elle est liée à ses «origines diffuses»...
Monica Liebling, de son nom de jeune fille, est donc née en Bolivie, mais de mère allemande et de père autrichien, chacun ayant fui son pays en 1939 du fait de leurs origines juives polonaises. «Mon père, avocat, avait été interdit de travailler à Vienne. Il s'est réfugié en Suisse, avant la Bolivie.» Les deux exilés se rencontrent à La Paz, la capitale, en travaillant dans un hôtel suisse de la famille Badrutt, propriétaire du Saint-Moritz Palace. A la maison, ses parents lui parlent en allemand. «Je n'ai jamais bien compris pourquoi ils voulaient me transmettre une culture qu'ils avaient dû fuir.» Monica et son frère aîné de sept ans, son allié de toujours, seront toutefois instruits en espagnol dans une école privée américaine méthodiste. «Il y avait beaucoup d'enfants de la bourgeoisie, mais certains Indiens avaient droit à des bourses. C'était une école qui éveillait les consciences... Mais j'avoue que je ne savais pas trop quoi en faire. Mes parents n'ont jamais été intégrés en Bolivie et ont toujours montré un certain dédain envers les Indiens», relève Monica. «Dès l'enfance, cela me préoccupait beaucoup. J'étais dans un conflit intérieur je crois.» Peu politisée, elle parle de son adolescence presque en s'excusant de n'avoir pas si bien compris les enjeux de l'époque. «Plusieurs de mes camarades ont rejoint le Che. Puis je me souviens avoir vu sa photo dans les journaux...»

La Suisse pour étudier
En avril 1968, après deux voyages en Europe avec ses parents, elle rejoint son frère devenu ingénieur à Zurich pour poursuivre des études de psychologie sociale. Elle tombe amoureuse d'un Français, apprend cette troisième langue, donne naissance à deux garçons, avant de déménager à Crissier à côté de Lausanne. «J'ai été femme au foyer avec grand plaisir», se souvient-elle. «Une copine italienne, Elena Borio, m'a ensuite proposé d'animer des ateliers de marionnettes, puis de créer une bibliothèque, car elle avait de la peine à trouver des livres en italien pour ses enfants... Pour ma part, je parlais français à mes enfants. Je ne voulais pas parler allemand, et l'espagnol n'est finalement pas ma langue maternelle», raconte-t-elle avec un léger accent difficile à définir et qui avoue jongler dans sa tête avec les trois langues.
«Aujourd'hui, je leur parlerais dans toutes les langues», sourit-elle, en rappelant que jusque dans la moitié des années 90, le bilinguisme n'était pas du tout valorisé. D'où l'incroyable aventure de ces deux pionnières rejointes par l'enseignante Claise-Lise Lavanchy, pour créer Globlivres en 1988 déjà. Soit il y a près de 30 ans. Une initiative qui fera des petits en Suisse romande, et deviendra un modèle, même au niveau européen. Alors qu'à l'époque, les autorités suisses à qui elles demandaient un soutien financier les renvoyaient aux associations de migrants et aux ambassades...

Une bibliothèque de 280 langues
Reste que leur projet prend vie, grâce au soutien de la Fondation Bibliomedia et des liens créés avec des éditeurs dans des foires internationales. «Leurs réponses étaient très positives. Et les échanges si riches. Je me souviens d'un éditeur d'ex-Yougoslavie qui nous envoyait, même pendant la guerre, des ouvrages qui venaient de tout le pays... Chaque livre a son histoire, et c'est pour cela que j'ai tant de peine à les enlever des rayons. Heureusement, je ne m'occupe plus de ça...», rit la passionnée qui a été bénévole pendant 12 ans, avant de partir deux ans en Argentine pour un projet d'éducation populaire, elle qui a toujours gardé un lien fort à l'Amérique latine. A son retour à Lausanne, Monica Prodon est engagée à Globlivres comme salariée, mais toujours avec une bonne dose de bénévolat en sus, jusqu'à sa retraite il y a 4 ans.
Aujourd'hui, la bibliothèque compte plus de 30000 livres en 280 langues. Toujours engagée, la militante espère une relève qui soit fidèle aux valeurs «humanistes et non humanitaires» du lieu. «On gère ce projet avec beaucoup d'enthousiasme et de bouts de ficelle», résume-t-elle, fière que l'association ne se soit pas institutionnalisée malgré sa part de subventions cantonales et communales. «On garde notre liberté, mais bien sûr il nous faut toujours trouver des fonds pour survivre. C'est fragile, mais ça marche. On fait avec les gens, on n'impose rien. Notre fonctionnement est le plus horizontal possible.» Le sens de son engagement? «Quand je vois une personne qui retrouve un livre de son enfance, c'est si fort! Je crois qu'elle se sent alors reconnue par son pays d'accueil, ses peurs et ses défenses peuvent alors tomber...»

Aline Andrey

 

www.globlivres.ch

 

Le témoignage radiophonique de Monica Prodon sera diffusé le mardi 28 mars, entre 18h et 19h, sur www.django.fm, en direct et en public du centre socioculturel Pôle Sud à Lausanne (émission accessible ensuite sur le site internet).

 

 

 

Edition n° 11 du 15 mars 2017

 
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