Métisse dans l'âme
La Suissesse Aja Diggelmann travaille pour la coordination au Burkina Faso de la Marche mondiale des femmes

«J'ai toujours souhaité être métisse pour que ma peau reflète ce que je ressens.» C'est de cette manière si pertinente et poétique que Aja Diggelmann explique son incapacité à se sentir totalement Suisse, ou à s'installer quelque part, elle qui a bourlingué dès sa naissance. «Je crois que j'ai le gène nomade en moi», analyse-t-elle en riant.
Son histoire commence en Afrique. «Pendant 8 ans, mon père, banquier de métier, s'est occupé d'une ferme agricole, avec du bétail, et même des vaches suisses, au Zaïre (aujourd'hui République démocratique du Congo - RDC). A la fin de sa grossesse, ma mère atteinte d'un paludisme est alors rentrée en Suisse où je suis née. Six semaines après, on repartait», raconte la jeune femme, qui semble d'ailleurs immunisée contre le paludisme. Aja vivra ainsi ses trois premières années en terre africaine puis, au gré des postes de travail de son père, une année à Bagdad et trois ans au Maroc.

Le français d'Afrique
«J'ai donc appris le français au Zaïre, puis au Maroc où j'ai étudié à l'école française», raconte-t-elle avec un très léger accent bien plus africain que suisse alémanique. Aja continuera toutefois sa scolarité en Suisse entourée d'une diaspora congolaise très présente dans sa famille. Elle étudie à Burgdorf, dans le canton de Berne, puis à Lucerne et Fribourg en anthropologie et politologie, section bilingue.
Elle retournera en RDC, seule. Un voyage initiatique sur les traces de sa petite enfance. «Sur notre ancien terrain, il y a encore la tombe de mon frère mort avant ma naissance. Elle est toujours fleurie et entretenue par un ancien employé de la ferme», raconte-t-elle, avec émotion et une forte admiration pour la fidélité et la générosité de cet homme.
Sa thèse sur les relations entre grands-parents et petits-enfants en milieu urbain africain lui donnera l'occasion d'un second séjour. «Je suis arrivée chez la sœur d'un ami qui n'avait pas été prévenue. Mais elle m'a accueillie. Pendant 5 mois, j'ai partagé un lit avec les trois filles de la maison qui avaient entre 13 et 18 ans...», se souvient celle qui a toujours su s'adapter, tout en avouant son bonheur de retrouver son intimité.
Elle travaillera ensuite au Rwanda dans un orphelinat pendant 8 mois «dans le plus bel endroit du monde, dans les collines du Rwanda près du lac Kivu, sans électricité ni eau courante», raconte-t-elle encore émerveillée.
L'Afrique dans la peau, elle voyage avec la même passion en Asie et en Amérique latine. En Colombie, son voyage de six semaines se prolonge. Elle y restera une année, engagée sur place pour travailler dans des foyers pour enfants sans abri ou aux parcours familiaux compliqués. «On m'a proposé un deuxième contrat. Mais ma mère est tombée malade et je suis donc rentrée.» Elle travaille alors dans un centre pour demandeurs d'asile, s'installe avec son compagnon de l'époque, et dépérit...

La Marche mondiale
«Après deux ans, je n'en pouvais plus de vivre ici. Et j'ai saisi l'opportunité de partir au Burkina Faso.» Depuis novembre 2015, elle est la coopérante de l'ONG E-changer qui soutient le travail de la coordination burkinabè «Marche mondiale des femmes Action nationale du Burkina Faso» (MMF/ANBF) œuvrant à l'égalité, à la réduction de la pauvreté féminine et des violences faites aux femmes.
«Après le stress vécu en Suisse, je suis devenue zen. A Ouagadougou, les gens sont calmes, très sages. Le fait d'avoir un contrat d'une durée de trois ans m'a donné le temps d'observer avant d'agir...» La coopérante, payée avec un salaire local par E-changer, a depuis novembre 2015 créé le site internet de la MMF*, s'occupe de la communication ainsi que du projet «Restauratrices de rue» (formation, organisation, suivi et évaluation). «C'est un secteur complètement informel. La plupart d'entre elles ne tenaient même pas une petite comptabilité, ne connaissaient donc pas leurs revenus, et n'avaient aucune formation de service...», explique Aja Diggelmann qui a fait appel à ce qu'elle a appris lors de ses jobs d'études. «J'ai beaucoup travaillé dans la restauration en Suisse, du plus bas de gamme au plus haut...»
«Nous formons aussi leur personnel et leur mari. Certains ne s'intéressent pas à ce que font leurs femmes, peu les aident. Cela reste une société très machiste, où l'homme cuisine rarement et ne fait pas le ménage ni ne change les couches des enfants... Mais il y a toujours des exceptions. Mes collègues de la Marche tentent d'ailleurs de me trouver un mari exceptionnel, pour que je reste...» Elle rit. Si on lui fait souvent la cour, c'est toujours, à l'en croire, sans insistance et avec une grande politesse. A la moitié de son mandat, elle ne sait pas encore où la vie la mènera. «Je crois que j'ai envie de me confronter à un contexte de crise, pourquoi pas le Soudan ou le Congo de l'Est... Ou alors la Colombie, ou ailleurs. Je n'ai jamais trop planifié, je pense que d'ici la fin de mon contrat en novembre 2018, ça va me tomber dessus.» Vivre en Suisse n'est décidément plus une option pour celle qui s'épanouit dans d'autres terreaux.


Aline Andrey

* www.ammfbf.wixsite.com/mmf-anbf

Aja Diggelmann termine sa tournée de conférences en Suisse romande ce jeudi 6 avril: de 12h10 à 13h10 à la HETS, à Givisiez, et à 18h30 à la Paroisse Saint-Pierre, à Fribourg.
Infos: www.e-changer.org

 

 

Edition n° 14 du 5 avril 2017

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page