Un autre regard sur les personnes à l'aide sociale
Le livre et l'exposition de la photographe Ghislaine Heger Itinéraires entrecoupés offrent une plongée dans la vie de personnes

Avec le soutien du Département de la santé et de l'action sociale, l'artiste vaudoise Ghislaine Heger a rencontré une vingtaine de personnes dans le canton qui ont bénéficié de l'aide sociale. Des témoignages qui questionnent la place du travail et du formatage de la société.

Qui sont les personnes à l'aide sociale? Qu'est-ce qui les a amenées à se retrouver dans ce qu'on appelle communément le dernier filet social? Et comment vivent-elles cette situation de précarité? Le livre et l'exposition du même nom, «Itinéraires entrecoupés», offrent un éclairage sur ces questions et permettent de combattre les préjugés en donnant la parole à ceux qui ne l'ont pas.
Si la photographe vaudoise, Ghislaine Heger, décrit son travail comme artistique plutôt qu'exhaustif, elle met en lumière la diversité des parcours et des déclencheurs qui peuvent faire vaciller un parcours de vie, quel que soit le bagage professionnel ou les études menées: Un licenciement, un accident, une maladie, un divorce... «C'est fou comme on peut vite se retrouver dans la marge», relève Ghislaine Heger qui a rencontré vingt-trois personnes vivant dans le canton de Vaud, entre 19 et 63 ans, qui bénéficient ou ont bénéficié du Revenu d'insertion (RI) pendant quelques mois ou plusieurs années.
«Les parcours qui nous sont présentés sont à la fois singuliers et exemplaires. Singuliers parce que chaque situation est unique; exemplaires parce qu'ils reflètent toute la fragilité de la vie», écrit le conseiller d'Etat Pierre-Yves Maillard, dans la préface du livre soutenu par le Département de la santé et de l'action sociale.

«Et si c'était nous?»
Ces témoignages permettent aussi de questionner plus largement notre société et le monde du travail. «Les processus de précarisation de nombreuses personnes dans notre société relèvent non seulement d'itinéraires singuliers et personnels entrecoupés ou brisés, mais aussi et surtout de dynamiques sociales et économiques structurellement inégalitaires et disqualifiantes», écrit Ghislaine Heger qui a, elle-même, fait appel à l'aide sociale, en 2008, pendant quelques mois, suite à l'annulation d'un mandat cinématographique. Elle se souvient de n'avoir plus osé sortir de chez elle, ni même parler de sa situation. «J'étais tétanisée...» Puis l'envie de faire un film a germé. Une idée qui s'est transformée en livre, pour faciliter les démarches. «C'était déjà pas évident que les personnes se livrent et acceptent la photo. Tant le regard des autres peut être accusateur», explique-t-elle. Les récits de vie des personnes rencontrées oscillent ainsi entre la sensation de gouffre et l'espoir, avec toujours la culpabilité en toile de fond.
Les photos sont dissociées des textes (une seule personne a refusé finalement d'apparaître et une autre a souhaité être associée à son image). Un choix de la photographe pour protéger les personnes qui se livrent: «Lorsque l'on regarde un portrait, on ne peut s'empêcher de se raconter une histoire. Mais si l'on en donne les clés, cela peut se retourner contre la personne et augmenter les clichés. En découvrant les portraits, puis les témoignages, le hors-champ qui les délie nous permet de nous poser la question: et si c'était nous?»

Aline Andrey

Exposition «Itinéraires entrecoupés» au Forum de l'Hôtel de Ville, place de la Palud à Lausanne, du 11 au 22 avril, du lundi au samedi de 10h à 18h30.
Du 4 mai au 5 juin, dans la zone piétonne de la rue du Mont-Blanc à Genève.
Puis dès l'automne à Clarens, Morges, Renens, Gland, Yverdon-les-Bains... Plus d'informations sur: www.itineraires-entrecoupes.ch

 

 

 

Fragments de témoignages

«J'étais indépendant et gentiment ma boîte était en train de couler. C'était il y a dix ans. Un soir, en rentrant de la balade avec le chien, ma femme était là, elle m'attendait; elle m'a annoncé qu'elle me quittait pour une femme, une amie de la famille. A partir de là, ça a été pour moi la descente rapide aux enfers. Pendant deux ans, j'ai entretenu la même cuite. Après je me suis dit qu'il y avait deux possibilités: soit tu te pends, soit tu trouves une solution... J'ose dire qu'aujourd'hui je m'en sors bien.»

«Je me souviens qu'à mon premier entretien, j'ai dit: «De toute façon je ne serai là que deux mois.» Jamais je ne me serais projetée même sur six mois au social. Pour moi c'était clair, j'allais retrouver un boulot, j'allais reprendre ma vie en main, j'allais y arriver.»

«Je me souviens m'être dit: J'espère que je ne rencontrerai personne que je connais... et manque de chance, j'ai vu quelqu'un qui avait aussi fait les Lettres. Nos regards se sont croisés mais on ne s'est même pas dit bonjour parce qu'on était tous les deux dans une sorte de forteresse de vulnérabilité et de honte.»

«Les recherches de travail, ce n'est pas évident. Dès qu'un employeur voit mon âge, il met le dossier sous la pile...»

«J'ai cotisé toute ma vie dès l'âge de 18 ans. J'y ai droit! Je ne devrais pas avoir honte ou l'impression d'abuser du système social suisse. Je n'ai pas à me culpabiliser. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire! Certains jours, j'arrive à vivre avec cette idée, et d'autres jours, ça m'écrase.» 

 

«Itinéraires entrecoupés», Ghislaine Heger, Editions Réalités sociales, Lausanne, 2017.

 

 

Edition n° 15/16 du 12 avril 2017

 
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