Unis face à l'arrogance des Américains
Les salariés de Thermo Fisher Scientific à Ecublens ont entamé une grève contre la délocalisation de leurs emplois en Tchéquie

Le personnel de Thermo Fisher Scientific à Ecublens se bat contre la délocalisation en République tchèque de la production des instruments de haute qualité qu'ils fabriquent. Une décision venue des dirigeants américains du groupe auquel l'usine appartient, inflexibles sur toute négociation avec Unia. Lundi après-midi, quatrième jour de grève, le débrayage se poursuivait...

Le bras de fer continuait lundi à Ecublens, devant les portes de Thermo Fisher Scientific. Unis, solidaires et déterminés à défendre leurs emplois et leur savoir-faire, les salariés de l'entreprise avaient reconduit leur grève en début de matinée. Le mouvement avait démarré le mercredi précédent, au petit matin et sous une bise mordante. La raison? La volonté de la multinationale de délocaliser en Tchéquie la fabrication des instruments de haute qualité réalisés dans cette usine, des spectromètres à émission optique et à rayons X, et de supprimer quelque 106 emplois sur les 165 que compte la société sur le site. Convaincus de la viabilité de leur entreprise, les travailleurs exigent le retrait du projet de délocalisation. Ils veulent aussi un interlocuteur doté d'un pouvoir décisionnel. Car, comme cela s'est avéré les jours suivants, la direction locale ne dispose d'aucune marge de manœuvre, si ce n'est celle d'appliquer le plan décidé par les patrons de Thermo Fisher Scientific, groupe américain comptant plus de 55000 employés dans le monde.
Les travailleurs ont débuté leur grève avec trois revendications précises: pouvoir être accompagnés par Unia dans le processus de consultation, lancé le 6 avril, jour de l'annonce de la possible délocalisation, la prolongation du délai de consultation, et l'accès aux chiffres pour mener à bien ce travail. Des revendications partiellement acceptées par la direction locale jeudi dernier, dans un accord passé sous l'égide du Service de l'emploi, mais rejetées catégoriquement, et sans explication, par la direction américaine du groupe vendredi.

On nous dit bravo et on délocalise...
Ce rejet total est à la base de la reconduction du mouvement, votée lundi matin en assemblée, avec une détermination sans faille des travailleurs, à la hauteur de la brutalité de l'annonce qui leur a été faite dix jours avant Pâques. «Ça a été une surprise totale. La direction nous a demandé de bien écouter, que c'était important. Le grand chef de la division américaine était là. Ils nous ont dit qu'ils étaient très contents de nos résultats du premier trimestre, que nous avions bien travaillé. Ils nous ont dit bravo, et ajouté: Mais demain on délocalise!», résume un employé. «Ils ont dit aussi qu'ils comptaient faire 80% de gain sur les salaires, et des économies d'échelle», souligne un autre travailleur.
Cédric, membre de la commission du personnel, est stupéfait: «Nous avions fait un peu de chômage partiel, fin 2015 et début 2016, mais depuis, les affaires marchent bien, on nous demande de faire des heures supplémentaires. Je ne crois pas aux raisons justifiant la délocalisation. Je crois plutôt que tout s'est décidé dans un but financier, au niveau des actionnaires, car des entrées de commandes, on en a tout le temps. Mais c'est vrai qu'avec un salaire moyen en Tchéquie de 980 euros, peut-être un peu plus pour les ingénieurs, ils vont y gagner...»
«Il y a du travail, de bons bénéfices. Ils ont donné l'argument que pour un meilleur rendement et une meilleure cohésion du groupe, c'était mieux de délocaliser. En 2016, Thermo Fisher Scientific a racheté le groupe FEI, qui construit des microscopes électroniques et possède une usine en République Tchèque, à Brno. L'usine serait à moitié vide, ils veulent la remplir», explique un employé. Un responsable d'équipe confirme les bons résultats, avec une hausse de 30% du chiffre d'affaires durant le premier trimestre par rapport à celui de 2016.

Sauver tous les emplois
«Les licenciements sont envisagés à partir d'octobre. Une partie des gens de la production, de la finance, des achats seront touchés, même si tout est encore au conditionnel et qu'on nous fait croire que l'on peut encore renverser les choses», notait pour sa part Esteban, électronicien et président de la commission du personnel, le premier jour de la grève, avant d'ajouter: «Oui, notre but est le maintien des emplois. Toute cette mobilisation, aussi rapide, est la preuve que nous avons toujours été là pour l'entreprise. S'il fallait travailler le samedi, faire des heures supplémentaires, nous répondions toujours présent». Une vision partagée par Nicole, chimiste en recherche et développement, elle aussi membre de la commission: «Nous espérons pouvoir maintenir tous les emplois, c'est pour ça qu'on est tous dehors, solidaires aussi avec les temporaires, tous ensemble. On cherche à montrer que la délocalisation va leur faire perdre de l'argent. Notre objectif principal est de sauver tous les emplois, et l'entreprise. Et pour cela, nous voulons que le syndicat soit avec nous.» Plus de 130 travailleurs ont mandaté Unia à cet effet, mandat qui irrite au plus au point les Américains, ne voulant pas entendre parler de syndicat...

«Le savoir-faire, c'est notre force»
Les salariés, dont beaucoup sont là depuis de nombreuses années, ont un atout important entre les mains: leur savoir-faire. Les instruments d'analyse des métaux, ciments, liquides ou aliments produits ici sont de haute-technologie. «Presque de la haute-couture», sourit un technicien dans l'attente du dénouement de la grève. Il explique, avec d'autres collègues, que ces machines sont développées spécifiquement pour chaque client, et ne sont produites qu'à Ecublens pour le groupe. Quelque 5000 spectromètres sont en fonction actuellement dans le monde, pour des sociétés comme LafargeHolcim, ArcelorMittal ou encore Nestlé, et nécessitent un service de maintenance que seul le personnel d'Ecublens peut fournir. «Nous ne représentons que 0,8% du chiffre d'affaires de Thermo Fisher. Pour les Américains, qui sont à des années-lumière de ce qui se passe ici, ce n'est rien...», relèvent-ils.
«Le savoir-faire? C'est notre force, notre valeur ajoutée. Fabriquer des pièces et des instruments est une chose, mais faire fonctionner le tout en est une autre. Nous craignons que si ça doit partir ailleurs, ce savoir-faire ne suivra pas. C'est pour ça qu'on se bat pour maintenir le site», rappelle un salarié. «Allons de l'avant, on nous dit qu'on est tous virés? Demain on ne peut qu'avoir mieux. Ils ont encore besoin de nous pour nos connaissances. Ce mouvement exprime que les gens ne sont pas contents de donner leur savoir-faire comme ça», note un autre. «Nous allons tout entreprendre pour ne pas délocaliser!»
A l'heure où nous mettions sous presse, lundi en début d'après-midi, la grève se poursuivait. Pendant que les travailleurs s'armaient de patience, un des grands dirigeants du groupe s'apprêtait à traverser l'Atlantique. Sa venue était annoncée pour hier, mardi.

Sylviane Herranz


Nombreux messages de soutien aux grévistes
Les grévistes ont déjà reçu de nombreux messages de solidarité. Une pétition circule aussi pour les soutenir. Le premier message arrivé mercredi matin est celui de Celio Rodrigues, président de la commission du personnel de GSK, ex-Novartis, à Nyon: «Nous avons été dans la même situation que vous, en octobre 2011. Nous nous sommes aussi battus, avec la grève. Et avons réussi à maintenir tous nos emplois. C'est important de travailler main dans la main avec Unia.» Venu en voisin, le président de la commission d'entreprise de Sapal, Mike Nista, a lui aussi rappelé les luttes victorieuses pour le maintien des emplois dans cette entreprise d'Ecublens, rachetée par Bosch. «Il y a 17 ans, en 2000, l'ancien groupe SIG avait annoncé la fermeture du site. Nous avons lutté comme vous, nous avons débrayé, et avec la mobilisation nous avons réussi à inverser complètement la tendance: nous avons obtenu zéro licenciement. En 2010, Bosch, qui compte 400000 employés dans le monde, pensait que c'était plus facile de fermer ici qu'en Allemagne ou ailleurs. Nous nous sommes aussi battus, mais de manière moins médiatique. Cela a été plus long, mais nous avons obtenu les mêmes résultats» a-t-il dit, encourageant les Thermo Fisher à poursuivre la lutte tous ensemble, avec l'appui du syndicat.
Lundi en début de matinée, Pierre-Yves Maillard, président du Conseil d'Etat, s'est adressé au personnel, apportant son soutien et celui du gouvernement vaudois à l'industrie, à la production et à toutes les places de travail. Et de relever: «Si les travailleurs sont unis, il est possible de défendre quelque chose.»

 

 

 

Edition n° 17 du 26 avril 2017

 
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