L'appel sibérien
Photographe et éducateur nature, Yann Laubscher se passionne pour les images et l'exploration de territoires sauvages

Plus que timide, il est réservé. En retrait. Et met un certain temps à se sentir à l'aise avec autrui. Une approche tout en retenue et apprivoisement, qui donne à sa personnalité un petit côté sauvage, mais sûrement pas asociale. La glace brisée laisse entrevoir un homme portant la sincérité et la liberté au rang de valeurs cardinales. Un être sensible, sympathique, en phase avec ses rêves. Un esprit curieux et ouvert, proche de la mouvance anarchiste et en particulier de la pensée du géographe libertaire Elysée Reclus. Il se dégage de Yann Laubscher, 31 ans, une force tranquille. Une maîtrise doublée d'un pragmatisme et d'une fiabilité qu'on imagine particulièrement utiles dans des contextes difficiles, voire hostiles, comme il a pu en rencontrer lors de plusieurs séjours dans des territoires sauvages de la Russie, en Sibérie, dans le Kamtchatka ou l'Oural. Des terres qu'il a le plus souvent explorées avec un petit groupe de passionnés partageant son goût de l'aventure et d'une nature indomptée, loin de la «civilisation». Une histoire dont il a écrit le premier chapitre en 2010, suite à la rencontre à Lausanne avec deux frères russes.

En mode survie
«Ils m'ont convaincu de les suivre dans le périple qu'ils projetaient. Dans les années 60, leur père, pour échapper à la pression du régime soviétique, avait l'habitude de se réfugier quelques mois dans la taïga où il vivait en totale autonomie. Ils ont perpétué cette pratique à laquelle ils ont été initiés enfants», raconte Yann Laubscher qui va succomber à son tour à l'ivresse de grands espaces vierges, à cette lointaine Sibérie titillant son imaginaire. Depuis sept ans, chaque année, le Vaudois participe ainsi à une expédition en comité restreint, au cœur de régions oubliées et déroutantes. Réunissant des artistes, musiciens, ingénieurs... l'équipe descend en catamaran une rivière, fil conducteur de chacune de ses péripéties. Et opère en mode survie, se nourrissant surtout des fruits de cueillette et de pêche, dressant des campements ou dormant dans des isbas abandonnées. Une aventure qui va inciter le jeune homme, licencié en sciences de l'environnement et au bénéfice d'un master en sciences naturelles, à effectuer encore des études de photographie. «Au retour de mon premier voyage en Russie, j'ai décidé de me former dans le domaine», précise Yann Laubscher, diplômé depuis de l'Ecole supérieure d'arts appliqués de Vevey. Et documentant dès lors chacune de ces virées de l'extrême.

Un lien extraordinaire
«On maigrit. On s'endurcit. On se demande ce qu'on fait là. A croiser des ours, comme dans le Kamtchatka. A être constamment sur ses gardes. Mais les paysages sont superbes, les veillées autour du feu inoubliables. Le difficile s'estompe dans ce lien extraordinaire avec la nature», s'enthousiasme Yann Laubscher, des étoiles dans les yeux. « A chaque fois que je rentre en Suisse, l'envie de repartir resurgit. C'est l'appel...» L'Appel s'est ainsi imposé naturellement comme titre au superbe travail photographique entrepris dans ce contexte par le professionnel saisissant «les traces de la vie difficile et précaire» de ces baroudeurs comme la majesté brute des décors traversés. Avec, à la clef, des portraits empreints de profondeur, témoignant en filigrane, de la rudesse de l'aventure et du voyage intérieur qu'elle génère. Des paysages à la beauté farouche et solitaire, souvent inhospitaliers, alors que Yann Laubscher, lauréat de nombreux prix, prépare aujourd'hui des expositions, projections-conférences et une publication sur les vieux-croyants, des ultra-orthodoxes slaves rencontrés lors de la première expédition.

Droit dans le mur
«A la fin de l'an dernier, je suis retourné sur leurs traces avec un interprète, dans le but d'étoffer ce travail. Il nous a fallu remonter une rivière gelée à ski, par moins trente degrés... Arrivés dans la région il y a quelque 150 ans, sans papier d'identité, les vieux-croyants, au nombre d'un millier, vivent isolés, reclus et suivent des préceptes stricts. Ils se soignent à coup de prières, associent la technologie au diable et croient que leur mode de vie leur ouvrira les portes du paradis. Pour eux, nous sommes des «Mirskoi», en d'autres termes ceux du monde de l'extérieur», témoigne le photographe ramenant des informations détaillées sur le sujet mais peu de portraits, ses interlocuteurs craignant pour leur salut éternel... Pour Yann Laubscher, le bonheur, «c'est ici et maintenant, l'instant présent, sans inquiétude du lendemain», lui qui éprouve aussi beaucoup de joie dans son travail à temps partiel d'éducateur nature. Une activité visant à sensibiliser des élèves, à travers des visites guidées, à l'environnement. «J'adore ce job. La curiosité des enfants. Leur envie de découverte. Poétique», lance l'homme non sans confier son pessimisme quant à l'avenir de notre planète. «On fonce droit dans le mur. Le développement durable n'est rien d'autre que du capitalisme vert.» Et le spécialiste de lancer, en guise de conclusion, une invite à tout un chacun de passer davantage de temps à l'extérieur, dans «le peu d'espaces naturels existant encore en Suisse». Un besoin vital pour Yann Laubscher, rassuré à l'idée qu'il pourra toujours, s'il ne supporte plus le monde du béton et le fonctionnement de nos sociétés, s'exiler sur de lointaines terres vierges. Et, la débrouille en plus, sans risque de perdre le Nord...

Sonya Mermoud

www.yannlaubscher.ch

 

Edition n° 17 du 26 avril 2017

 
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