Des vibrations faites peinture
Les chants spirituels et les grands počtes persans nourrissent la peinture de l'artiste irano-suisse Afi Nafissy

C'est avec chaleur qu'Afi Nafissy nous accueille dans son nid. Ou plutôt, sa grotte baignée d'une douce lumière. Car si son atelier est à moitié sous terre, ses fenêtres donnent sur un petit jardin fleuri aux couleurs vives. «Cela me permet de mieux me concentrer», relève Afi Nafissy avec le sourire. Si elle a dû quitter à regret son atelier de St-Prex avec vue sur le lac il y a une année, elle a trouvé au cœur de Lausanne une nouvelle source d'inspiration. Entre tubes de peinture, craies, petits pots mystérieux, huiles, papiers, toiles, pinceaux, plumes, un joyeux chaos règne dans cette caverne d'Ali Baba. «Je vais ranger un peu pour Aperti», lance la peintre qui participe pour la deuxième fois à l'ouverture des ateliers d'artistes de Lausanne le week-end prochain. Elle a accueilli quelque 250 visiteurs l'an dernier, l'occasion pour elle de sortir de sa solitude et parler de son travail, même si les mots lui manquent parfois pour expliquer son processus créatif tant il relève du mystère. «Je lis les grands poètes perses chaque jour et peins toujours avec de la musique mystique. J'entre dans cette énergie - que ma sœur décrit comme triste mais que je définirais plutôt comme nostalgique, profonde et emplie d'amour. Je redeviens alors moi-même, sans l'ego, sans contrainte. Ça me donne des repères, ça me calme...» Sa peinture naît alors d'une vibration, d'un état intérieur amoureux, une forme de transe portée par la musique classique persane ou soufie - elle invite d'ailleurs souvent des musiciens lors de ses vernissages et finissages - et nourrie par les poèmes de Rûmi, mystique persan du XIIIe siècle. Un retour à ses origines en somme.

Une jeunesse iranienne
Afi Nafissy est née à Téhéran, la capitale iranienne, en 1958. Elle y vit ses 17 premières années, avant de s'envoler pour la Suisse. «Je rêvais de faire une école d'art à Rome, mais mon père préférait la Suisse, qui avait une aura d'excellence et de sûreté. Le Shah y avait d'ailleurs suivi des études», raconte celle qui étudiera l'architecture d'intérieur et rencontrera son futur époux à Genève, également étudiant iranien. «On pensait revenir s'installer en Iran, et puis finalement on est resté en Suisse. Mais j'ai besoin de retourner dans mon pays chaque année.» Afi Nafissy travaillera peu de temps comme architecte d'intérieur pour se concentrer sur sa passion première, la peinture. Dans ses toiles, on retrouve toutefois des cadres et des éléments géométriques comme un lointain écho à l'architecture. «Je me perds avec le rond, mais j'essaie de l'apprivoiser», sourit celle qui ne cesse d'évoluer, de la figuration à l'abstrait, depuis qu'elle s'est plongée dans les poèmes de Rûmi, redécouvert en Suisse. «Ado, on le lisait à l'école, mais cela ne m'intéressait guère. En m'y replongeant, j'ai eu besoin d'exprimer ce que je ressentais, mais c'était impossible avec du figuratif. J'ai commencé aussi à utiliser de la couleur, des techniques mixtes, du collage, beaucoup de couches. Je ne prépare rien, je compose ma toile pour trouver une harmonie, un équilibre. Je n'ai pas de message conscient à faire passer. Chacun peut y voir ce qu'il veut.» Peut-être une ode au voyage, dans l'espace et dans le temps, ou à l'intérieur de soi. Comme un poème, sans mot, composé de lumière et de couleurs.

Deux cultures
Pédagogue, Afi Nafissy donne des cours de peinture à St-Prex, tout en continuant son travail personnel d'exploration, notamment au travers de la gravure dans l'atelier Aquaforte de Monique Lazega. «La gravure est plus technique, plus cérébrale, plus réfléchie... Cela fait dix ans que je m'y suis mise et elle ne cesse de m'étonner», explique l'artiste éclectique.
Sa fibre picturale? «Depuis enfant, j'ai toujours aimé dessiner et l'art est très présent en Iran», dit-elle simplement. «Mon père était un scientifique, ma mère, enseignante en littérature. Mon grand-père était écrivain, journaliste et calligraphe», raconte celle qui utilise aussi la calligraphie dans ses tableaux. Des mots perses (langue indo-européenne écrite avec l'alphabet arabe) ni religieux ni politiques, toujours poétiques. «Je n'aime pas quand on me demande si je mets le foulard en Iran. Pour moi, c'est un détail insignifiant face à la culture grandiose de l'Iran», explique Afi Nafissy qui parle le farsi et le français avec son mari et ses deux fils. «Quand je suis à Téhéran, tout le monde sait que je vis ailleurs. Je suis trop polie et j'ai gardé le farsi des années 1970... L'accent et la langue ont évolué depuis. Mais c'est riche d'avoir deux cultures.» Une richesse qui se ressent dans ses œuvres qu'elle expose avec bonheur lorsque le lieu et le galeriste lui parlent, comme c'est le cas à Champtauroz, à la galerie du Tilleul, où elle exposera cet automne. «Il faut que je sente une bonne vibration. C'est essentiel.»


Aline Andrey

www.afinafissy.com

11e édition d'Aperti: Plus d'une soixantaine d'ateliers, abritant près d'une centaine d'artistes de Lausanne et environs, ouvrent leurs portes au public le 13 et 14 mai (12h-18h). Carte des artistes et informations: www.aperti.ch

 

Edition n° 19 du 10 mai 2017

 
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