Rappeur pour la paix
De Gaza à Lausanne la vie de Bassam Al Massri est indissociable de son groupe de hip-hop engagé Darg Team

C'est pendant sa pause que Bassam Al Massri nous rejoint. Il vient d'être engagé comme aide de cuisine dans un grand hôtel lausannois, après des années dans un fast-food. Il a commencé à 9h ce matin, il finira à minuit. Mais il se dit content de ce nouveau job. Il ne se plaint pas Bassam, heureux de vivre en Suisse depuis plus de 5 ans. Libre. Même si son diplôme en multimédia n'est pas reconnu ici. Même si son groupe de rap Darg Team est éparpillé en Europe. Même si sa famille et ses amis lui manquent. Son dernier voyage à Gaza, sa patrie, c'était il y a 4 ans. «C'est toujours très compliqué pour un Palestinien d'obtenir un visa pour l'Egypte (seul passage possible, ndlr)», explique celui qui a pourtant vécu les sept premières années de sa vie dans le pays des pharaons avant que sa famille ne retourne sur sa terre originelle, Gaza, définie souvent comme «une prison à ciel ouvert». «Il n'y a même pas le ciel», lance Bassam, sans perdre son sourire, chaleureux. «Des drones et des avions nous survolent tout le temps. Et des bombes...» Quant à la mer, «on nous tire dessus au-delà d'un kilomètre, sans avertissement».

Rap militant
Le jeune Gazaoui raconte son histoire dans un français qui prouve son amour des langues. Déjà enfant, il apprend l'anglais en autodidacte, et tombe amoureux du rap américain militant. Sa volonté de passer lui aussi un message l'amène à chanter, en arabe, avec un groupe d'amis de son quartier de Gaza City dès 2004. Bassam a alors 17 ans. En 2007, Darg Team est créé. Un rap underground engagé, mêlant savamment les rythmes hip-hop et les mélodies traditionnelles palestiniennes, loin des stéréotypes bling-bling du hip-hop commercial. Plusieurs de leurs chansons sont sous-titrées sur la toile, mais l'énergie qui en émane suffit à faire passer leur message de révolte et de paix. Au fil des ans, sans plan de carrière, le groupe acquiert une renommée internationale. «On n'a jamais gagné d'argent avec notre musique. On en perdait plutôt, car on payait de notre poche pour enregistrer. Puis on mettait nos morceaux sur Internet gratuitement», raconte Bassam.

Un survivant
Fin 2008, l'opération israélienne «Plomb durci» frappe les Gazaouis. «Trois semaines horribles. Des bombes partout. On n'avait nulle part où se réfugier», se souvient Bassam. «Je suis vivant, par chance.» Après la guerre, son groupe joue sur la scène éventrée d'un théâtre. La vidéo postée interpelle le réalisateur suisse Nicolas Wadimoff et la journaliste Béatrice Guelpa sur le point de tourner à Gaza. La musique de leur documentaire Aisheen, sera signée Darg Team, qui apparaît aussi dans le film en train de répéter, malgré les coupures d'électricité incessantes...
Suite à cette rencontre, un projet se met en place, avec des rappeurs de Lausanne et de Genève: «Gaza meets Geneva». Un concert est organisé en duplex, ainsi qu'un album via Skype. Car Darg Team est coincé. Pendant 9 mois, le groupe se rend chaque jour à Rafah, à quelque 50 kilomètres de Gaza City, unique porte de sortie, fermée la majorité du temps. «On a perdu nos billets d'avion quatre fois, dormi des nuits sur nos sacs à la frontière. Et puis, tout à coup, ça s'est ouvert. On a pleuré de joie! C'était la première fois que je sortais de Gaza...», témoigne Bassam, de la lumière dans les yeux. Le lendemain, le 21 juin, le groupe arrive à Genève. Le soir même, ils sont sur scène pour la Fête de la musique. «C'était hallucinant! On n'en revenait pas d'être ici!» S'ensuivra une tournée en Europe, mais aussi en Syrie, avant la guerre. «Vous savez, la situation actuelle de la Syrie, nous la vivons depuis plus de 50 ans à Gaza...», résume Bassam avec calme.

Une paix lointaine
Le groupe retourne sur son bout de terre - des haut-parleurs portables et des batteries pleins les bagages, histoire de ne plus être dépendants des coupures d'électricité -, non sans peine. Car c'est à nouveau le parcours du combattant pour pouvoir fouler le sol égyptien. «Tout est difficile pour les Palestiniens, même pour rentrer chez eux», relève le jeune homme. Pendant 6 mois, il travaille avec l'activiste italien Vittorio Arrigoni, assassiné par des extrémistes. «On est alors ressorti pour une tournée en Italie: 22 concerts en un mois, gratuitement, en hommage», raconte Bassam qui décide de s'installer en Suisse. «A Gaza, c'était difficile de vivre, et encore plus de faire de la musique. Darg Team avait été interdit de jouer. Car nos textes étaient contre l'occupation, mais aussi contre le Hamas...»
La paix lui semble encore irréalisable. Un rêve. Toujours engagé, il retrouve de temps en temps son groupe Darg Team, dont les membres vivent un peu partout en Europe, pour des concerts. L'un des derniers en date a fait vibrer les murs de l'espace autogéré lausannois (l'ex Dolce Vita), lors d'une soirée de soutien à des squatters amendés suite à une plainte déposée par un patron immobilier. Une problématique qui semble bien superficielle face à ce qu'endure le peuple palestinien. Mais pour Bassam, «il n'y a pas de pourcentage à l'injustice».

Aline Andrey

 

Son témoignage radiophonique sera diffusé le mardi 30 mai, entre 18h et 19h, sur www.django.fm, en direct et en public du centre socioculturel Pôle Sud à Lausanne (émission accessible ensuite sur le site internet).

 

 

Edition n° 20 du 17 mai 2017

 
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