Rebelle et inconditionnel optimiste
Patron des Citrons Masqués à Yverdon Pierre-André Kesselring dit Kéké s'apprête à passer le témoin

L'homme arrive au volant d'une vieille BMW. Une voiture vert pomme, 42 ans au compteur, qui attire l'œil et colle bien au conducteur, ami du recyclage et revendiquant une âme de collectionneur. Un personnage haut en couleur, sympathique et volubile, qui propose, sitôt les salutations faites, d'opter pour le tutoiement. Naturel et franc-parler donnent ainsi le ton à l'entretien. Pierre-André Kesselring, plus connu sous le surnom de Kéké, 60 ans, commence par présenter les Citrons Masqués, à Yverdon. Un ancien dépôt de bière, aménagé en chaleureux espace culturel, qu'il dirige depuis 20 ans. «J'avais toujours rêvé d'avoir un lieu comme celui-ci», lance le jeune sexagénaire, look soixante-huitard, avec ses cheveux poivre et sel noués, ses larges anneaux aux oreilles et ses nombreux tatouages dont, sur le cou, le A cerclé des anarchistes... Et de guider la visite du bâtiment abritant dans les étages une salle d'expositions et une scène ouverte aux concerts et aux représentations théâtrales. Sans oublier son bureau, aujourd'hui à moitié vide, Kéké ayant décidé de passer le témoin le 30 juin prochain.

Des hauts et des bas
«C'était une grande aventure», commente le Vaudois qui s'est battu pour faire rayonner ce lieu et offrir aux intéressés un large éventail de spectacles. Avec des hauts et des bas. Passant aussi par la case endettement, en l'absence de subsides communaux. S'agaçant d'une culture business basée sur le seul rendement. Se heurtant à la lourdeur de normes sécuritaires et de réglementations, particulièrement pénalisantes pour les petites structures... Pas de quoi toutefois décourager cet optimiste inconditionnel. Et Kéké de se souvenir, sourire aux lèvres: «Quand j'ai acheté l'édifice, c'était une ruine. On m'a pris pour un fou.» Un sacré tournant alors pour cet ancien dessinateur en installations électriques industrielles qui, à 38 ans, n'a pas hésité à changer d'orientation. Sans pour autant sauter totalement dans le vide, l'homme, passionné de musique, organisant déjà bénévolement des concerts, parallèlement à son travail. Motivé et tenace, porté par son enthousiasme, Kéké va se jeter à fond dans son nouveau projet. Et, bricoleur, mettre largement la main à la pâte pour rendre ces friches industrielles accueillantes. Dans la foulée, il passe aussi la licence de cafetier et exploite, plusieurs années durant, le restaurant au rez-de-chaussée du centre, avant de devoir le louer pour des raisons financières.

En lettres chinoises
«J'avais une dizaine d'employés. Je n'arrivais plus à m'en sortir avec la masse salariale», relève-t-il, soulignant que tous étaient payés au tarif conventionnel. Un point d'honneur pour ce gaucho-anarcho de la première heure, défendant des idées de justice et de fraternité. Mais si le bistrot passe en d'autres mains - le prix à payer pour poursuivre son rêve -, Kéké conserve la gestion des salles culturelles. Et, au travers d'une programmation éclectique et intergénérationnelle, cultivant un lien social jugé fondamental, continue à véhiculer des messages essentiels qu'il résume à l'amour, le respect et le partage. Des valeurs cardinales tatouées sur son dos en lettres chinoises où apparaît aussi le mot «mort». «Car si on se trouve en phase avec ces valeurs, on meurt dans la sérénité, enfin je crois», espère celui qui s'apprête à remettre la clef des Citrons Masqués. Mais pas question pour autant de prendre sa retraite. Dans sa nouvelle propriété à une encablure d'Yverdon, il envisage avec sa compagne, Nathalie Saugy - ancienne municipale en charge de la culture avec qui, rigole-t-il, il a eu des démêlés -, d'organiser des fêtes et rencontres artistiques. Dans ce but, il travaille aujourd'hui à la restauration d'une dépendance de l'habitation pour la transformer en galerie, juste à côté de son atelier rempli de ses propres tableaux. Et au cœur d'un écrin de verdure qui le ressource.

Dans le camp des vainqueurs
«Je peux aussi bien bâtir une maison que dessiner un mouton», lance cet hyperactif polyvalent, clin d'œil au Petit Prince, tatoué sur son mollet... Et alors que l'homme a déjà construit une roulotte, installée sur le domaine. Poétique exemple de ses aptitudes. Habile de ses mains, le Vaudois se voue aussi à la peinture depuis les années 90. Une discipline qu'il a apprise en autodidacte - bien qu'il prenne depuis ces dernières années des cours - et qui lui sert autant d'exutoire que de support à sa vision du monde. Avec, à la clef, des œuvres militantes, souvent ironiques, où percent ses critiques de l'ultralibéralisme, des rapports à l'argent, à l'écologie, au terrorisme, aux réfugiés... On ne s'étonne guère dès lors d'apprendre qu'il a aussi exercé ses talents dans le dessin de presse et écrit des textes engagés.
Autant dire que Kéké - la générosité et la bonté chevillées au corps, affirme son amie - n'a rien perdu de cet esprit rebelle et contestataire qu'il revendique, comme la désobéissance civile. Lui qui estime qu'il faut encore et encore continuer à résister. Et sachant «qu'à la fin, c'est toujours les gentils qui gagnent». Gageons que, s'il devait avoir raison, ce grand gamin sensible et émouvant, cet éternel révolté, ennemi de l'injustice et des magouilles, appartiendrait au camp des vainqueurs.


Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 21 du 24 mai 2017

 
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