Clown histoire d'exister
Réfugié politique Luis Silva a poursuivi son parcours théâtral en Suisse pour devenir clown

C'est un clown au passé douloureux. Un grand timide qui a opté pour la scène afin d'exister aux yeux des autres. Au-delà des mots. Et alors qu'il cherche, adolescent, à conquérir sa place au sein d'une fratrie de neuf enfants. Avant-dernier de la lignée, Luis Silva rêve de devenir danseur de ballet. Mais il n'ose pas. La profession est trop connotée dans le milieu populaire et dans la famille très traditionnelle où il grandit. Le jeune Luis Silva accompagne alors un de ses frères qui fait du théâtre aux répétitions. Il y participe. Et, appelé à remplacer un comédien à un spectacle, découvre le bonheur de se produire. «Une révélation. Un véritable déclic. Des spectateurs ont pleuré. On m'a reconnu dans la rue. J'ai acquis une visibilité», se souvient celui qui est devenu le clown Luis, 51 ans, au terme d'un parcours qui l'a conduit d'abord à se former dans le domaine, à Cali, en Colombie, puis à Genève. Mais ne brûlons pas les étapes. Dans son pays, l'homme se lance dans le théâtre militant. Dans un contexte politique alors mouvementé, marqué par les conflits sociaux, la répression, la violence....

Elan vital et culpabilité
«Avec ma troupe, nous jouions par exemple lors de grèves. Nous répondions à la brutalité par les arts. Nous nous trouvions entre deux feux, ennemis de l'establishment et au milieu de groupes clandestins.» Une situation dangereuse. Le Collectif d'artistes auquel appartient Luis Silva est perçu comme un repère de guérilleros bien que ses participants aient toujours refusé de prendre les armes, s'engageant pour la paix. Deux de ses membres sont pourtant tués par des milices. La peur entre en scène. A l'initiative de la Corporation colombienne de théâtre, Luis Silva gagne Bogota puis se réfugie en Suisse où il dépose une demande d'asile. «J'avais envie de vivre. Et, en même temps j'étais rongé par la culpabilité de laisser ma famille, mes amis. Un sentiment de trahison. Mais je pensais que mon exil ne durerait que quelques années», témoigne Luis Silva, père de deux grands enfants, qui tombera toutefois amoureux de son pays d'accueil et d'une native du coin. Et poursuivra, hasards complices, sa carrière dans le théâtre.

Plongée dans son être
Dans le centre de requérants d'asile où il est hébergé, Luis Silva se produit en effet en spectacle. Un enseignant le remarque et lui propose de monter une pièce avec des enfants. «C'est comme si mon destin était tracé. Cette rencontre m'a propulsé. Favorisé mon intégration. J'étais en contact avec les parents des élèves» se souvient l'exilé qui complétera par la suite sa formation à l'Ecole Serge Martin. «C'est là que j'ai rencontré le clown. Que j'ai pu vraiment être moi, tout en étant seul à le savoir. A pouvoir jouer avec mes forces, mes fragilités, mes parts d'ombre. J'avais désormais la possibilité, sur scène, de sortir cette peur que je cachais et qui faisait rire. Exister. Et on me regardait», sourit Luis qui avec quelques accessoires - un nez rouge, un costume, un chapeau - se construit une silhouette pour mieux plonger dans son être intérieur poétique, permettre à l'enfant qui l'habite de s'exprimer. Et bien sûr toucher et amuser son public. «J'interprète des histoires du quotidien, de la vie. A la seule différence que le clown peut échouer, ce qui n'est pas le cas dans l'existence.» Outre ses spectacles, le clown Luis intervient aussi, durant 14 ans, dans les hôpitaux. «Nous travaillions alors en duo. Dans un milieu où tout est délicat. Où il faut prendre extrêmement soin des enfants malades», note le quinquagénaire qui dit avoir appris, de cette expérience très forte émotionnellement, l'humilité et le respect. «J'ai particulièrement été touché par l'appétit de vivre de ces gosses. Par leur sagesse.»

Des racines et des ailes
Fondateur d'une école de théâtre, «Corps et masque», le clown Luis a aussi mis sur pied, avec son épouse psychiatre, des modules de développement personnel et de prise de conscience de soi (www.clownup.ch). «Nous travaillons sur les émotions. En soutien aux patients ou aux personnes intéressées par la démarche», précise-t-il. Et de relever que si on peut rire de tout, on ne doit se moquer de rien. A l'enseignement se greffent encore régulièrement des spectacles. En Suisse. Mais aussi à l'étranger. Le clown Luis vient ainsi de rentrer d'une tournée effectuée dans sa patrie au côté de comédiens de son école. Avec notamment des représentations données au cœur d'un campement des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), sur fond de mise en œuvre de l'accord de paix. «Nous avons joué devant 400 guérilleros. Ils sont arrivés en soldats et se sont amusés comme des enfants. C'était beau.» Les spectacles* donnés en Colombie ont aussi un impact très positif sur le réfugié politique, heureux de pouvoir maintenir des liens avec sa patrie. «Le théâtre m'offre de merveilleux moyens d'autoguérison contre la douleur de l'exil», lance le comédien avec son joli accent. Un être «hybride», comme il se définit lui-même, à cheval entre deux cultures. Un artiste un rien pessimiste. Qui se ressource dans l'amour et la bienveillance. Et colore toutes ses créations et son jeu d'une poésie et d'une tendresse universelles. Dans un jeu drôle et émouvant. «Le clown m'a appris à ne pas me prendre au sérieux. A voir le côté positif des choses» affirme encore cet homme sensible qui, interrogé sur ses rêves, cite celui d'avoir des ailes. Un vœu à demi exaucé, le clown ayant largement pris son envol...

Sonya Mermoud

* «Rire pour la paix», une tournée Clownup en Colombie, film documentaire et spectacle, le 9 juillet de 17h à 20h au cinéma CityClub de Pully (www.clownup.ch).

 

 

Edition n° 22/23 du 31 mai 2017

 
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