Jouer c'est cheminer vers soi
Comédien valaisan Pierre-Isaïe Duc interprète aussi volontiers le guignol que le tragique, tous les rôles menant à lui

Il a un petit air à la Poelvoorde. Une sensibilité à fleur de peau. Et confie une tendance au pessimisme perçant sous une nature joviale. A l'aise dans tous les rôles, il apprécie aussi bien interpréter des pièces classiques que contemporaines et associe le jeu à un cheminement vers soi. Un voyage au long cours qui, affirme-t-il, ne prendra jamais fin et dont le premier acte se déroule sur une scène montagneuse. Originaire de Chermignon, en Valais, le comédien Pierre-Isaïe Duc, 51 ans, fait ses premières classes à l'adolescence, dans une troupe amateur, sans toutefois nourrir le rêve de devenir un professionnel des planches. Des cours de cafetier et une école de commerce plus tard, le jeune homme d'alors, séduit par une initiation au théâtre organisée dans le cadre scolaire, décide de se lancer dans cette aventure. Et s'inscrit dans une école privée à Paris, Studio 34. Un choix aussi bien motivé par le désir d'échapper à une voie qui lui semble alors toute tracée - comme la reprise du café tenu par son père ou un emploi dans une banque, un engagement dans des associations locales, en politique... - que par l'envie de quitter le Valais avec lequel il entretient un rapport ambigu, entre amour immodéré et agacement.

Une race à part
«A l'époque, j'étais fâché avec ce canton que je trouvais très étriqué, étouffant. Je rejetais aussi l'idée d'une vie sans surprise, avec ses rituels, ses événements répétitifs», relève Pierre-Isaïe Duc qui finira par passer dix ans dans la Ville Lumière, l'homme - à l'issue de ses études de trois ans - décrochant différents rôles tout en montant parallèlement en Suisse la compagnie «Théâtre du Moribond» qui, depuis, a trépassé. De retour dans nos frontières, notamment aimanté par celle qui deviendra sa future épouse, Pierre-Isaïe Duc, père de deux enfants, poursuit sur sa lancée. Fondateur d'une nouvelle compagnie, «Corsaire Sanglot» - clin d'œil à une œuvre du poète Robert Desnos -, le comédien continue à se produire tout en écrivant ponctuellement des pièces. Plutôt des témoignages, rectifie-t-il, l'auteur précisant s'inspirer de situations tirées de son vécu. Avec, à la clef, des instantanés de son passé villageois (Le Chant du bouquetin), le récit en sept tableaux d'un pré devenu une station de ski (Les prés ou les poèmes skilistiks), le monologue d'un quinquagénaire qui fait le ménage, au sens propre et dans sa tête (Hamster lacrymal)... Autant de créations qui, bien que sérieuses, ne sont ni dénuées d'humour ni de poésie... sonore. Et alors qu'il dit avoir désormais un rapport plus apaisé avec le Valais même s'il continue à s'énerver de voir certains natifs du cru se comporter comme s'ils étaient «une race à part, ne prêtant guère attention aux autres».

Vif et joyeux, si seulement
«Depuis 15 ans, le canton a toutefois entrepris une grosse mue culturelle. Il reste une source d'inspiration», note le créateur de Corsaire Sanglot, structure au bénéfice d'une résidence au Théâtre Les Halles à Sierre qui durera trois ans. «Notre but? Développer de nouveaux outils et supports techniques, dont la vidéo, que la compagnie pourra exploiter.»
Conscient d'avoir de la chance de pouvoir vivre de son art même s'il ignore, évidemment, s'il sera sollicité demain, Pierre-Isaïe Duc relève s'épanouir particulièrement dans les spectacles qu'il écrit, où peut s'exprimer toute sa personnalité. Ces rôles taillés sur mesure évoquent les côtés absurdes de l'existence, la difficile quête de sens... De quoi laisser sourdre des facettes d'un comédien qui voudrait bien avoir pour devise dans la vie «toujours vif et joyeux», mais semble souvent rattrapé par ses interrogations et inquiétudes... Pas de quoi le renfermer sur lui-même, l'homme ayant le contact aisé et appréciant les rencontres. «Une aptitude héritée des coups de main que je donnais au café de mon père. Communiquer est important», note le comédien qui cite, au rang des rêves impossibles, l'intérêt qu'il aurait eu à faire la connaissance d'un Henry Miller ou d'un Blaise Cendrars.

A ruminer...
Se ressourçant dans la marche - Pierre-Isaïe Duc aime la montagne mais aussi les villes, vaste champ d'observation -, le Valaisan exilé aujourd'hui à Genève se définit comme un terrien. Un commentaire aussi fait en opposition à une expérience en parapente éprouvante. «J'ai eu très peur du vide. Horrible. J'ai besoin d'avoir les pieds sur terre», sourit le jeune quinquagénaire qui plane plus volontiers lors de balades ou de soirées entre amis et rentre régulièrement dans son canton d'origine.
Sans donner sa définition du bonheur, l'artiste précise tout de même qu'il tend à être heureux - «un chemin qui donne du sel à la vie» - et associe l'enfer à «l'absence d'accord avec soi, au fait de taire les choses. «Mais je ne rumine pas tant que ça.» Et de conclure sur une note surréaliste: «J'aurais cependant bien voulu être une vache. A les voir dans le pré, elles ont l'air paisible.» A défaut, il continuera à incarner ces prochains mois «Ivanov» de Tchekhov, une pièce qui va tourner en France...

Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 25 du 21 juin 2017

 
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