Sans équipage le bateau reste à quai
Licenciés les employés de la compagnie NLM ont réagi par une grève générale et illimitée. La population se montre solidaire

Se résigner ou réagir. Les salariés de la Société de navigation du lac Majeur n'ont guère eu que ces deux options, à l'annonce de leur licenciement. Ils ont choisi en bloc la seconde et, avec l'appui des syndicats SEV, Unia et OCST, sont entrés en grève le 25 juin. Entre-temps, les choses commencent à bouger et l'horizon semble se dégager. Le cas échéant, un heureux dénouement serait largement dû à la détermination et à l'unité (jusque dans les rangs syndicaux) affichées durant ces longues et intenses journées.

Un bref rappel du contexte s'impose. Le 13 juin, quatorze salariés de la société italienne NLM (Navigazione Lago Maggiore) ont reçu leur congé pour la fin 2017, tandis qu'une vingtaine de collaborateurs saisonniers apprenaient qu'on ne ferait plus appel à eux en 2018.
Une trentaine de personnes ont ainsi découvert qu'elles allaient être sacrifiées sur l'autel de calculs effectués sans les consulter.
En effet, il est prévu que la SNL (Società Navigazione del Lago di Lugano) assure désormais les transports sur le bassin helvétique du lac Majeur, en partenariat avec son homologue italienne la NLM, dans le respect de la Convention internationale conclue entre la Suisse et l'Italie. Les promoteurs du projet sont les autorités des communes riveraines et celles du canton, en accord avec l'Office fédéral des transports (OFT) à Berne et la société de navigation italienne.
Le but déclaré est d'améliorer les services de transport touristique, dont la clientèle est en constant recul depuis des années. Or si l'intention est louable, puisqu'il s'agit d'améliorer les prestations, le projet présente un grave défaut: la main-d'œuvre qui assure le service 365 jours par an est exclue de l'élaboration du projet. Les salariés ont été maintenus dans l'ignorance pendant plusieurs années, avant d'apprendre abruptement leur licenciement.

Une réaction bien humaine
Le dimanche 25 juin au matin, les futurs chômeurs ont cessé de travailler, entamant une grève illimitée. Une réaction bien humaine à laquelle les directeurs du projet ne s'attendaient pas, espérant sans doute que les travailleurs accepteraient passivement qu'on les chasse. Un calcul qui s'est avéré erroné.
«Notre dignité n'est pas à vendre» et «Vous vouliez des chômeurs, vous aurez des pirates». Tels sont les slogans se détachant des banderoles accrochées au débarcadère de Locarno, devenu le quartier général du mouvement de protestation.
Les jours suivants, les médias ont certes abondamment parlé du projet de la société privée luganaise de s'implanter sur le lac Majeur, mais les questions essentielles que se pose le personnel licencié se sont heurtées à un mur de silence.

Les autorités font la sourde oreille
Les 34 personnes licenciées par la compagnie NLM seront-elles reprises par la Société de navigation du lac de Lugano (SNL)? Si oui, à quelles conditions?
Tous les protagonistes tessinois de l'opération menée par la SNL à Locarno se taisent. Il est difficile de croire, alors que la naissance du consortium SNL-NLM, qui desservira (dès septembre 2017) le bassin suisse, est sur le point d'être annoncée, que les responsables ignorent le nombre de salariés et leurs rémunérations respectives. Car si les auteurs du projet l'avaient élaboré sans évaluer le coût de la main-d'œuvre, cela équivaudrait à se jeter à l'eau sans savoir nager. Selon toute probabilité, ils gardent le silence parce qu'ils prévoient une forte baisse des salaires et du nombre de salariés. La société luganaise a d'ailleurs dénoncé la convention collective en vigueur, quelques mois avant son arrivée prévue sur le lac Majeur.

Une coïncidence?
Curieusement, même les forces politiques qui attisent l'insatisfaction générale du monde du travail en brandissant le slogan «Prima i nostri» (Les nôtres d'abord) n'ont pas commenté les revendications des 34 matelots basés à Locarno. Le journal dominical gratuit du premier parti cantonal, Il Mattino della domenica publié par la Lega dei Ticinesi, ne consacre au conflit que quelques lignes en bas de page. En onze jours de grève, ni la Lega dei Ticinesi, ni l'UDC cantonale n'ont publié le moindre communiqué pour prendre la défense des 34 travailleurs, tous résidents suisses, licenciés par la NLM. Alors même que la Lega, qui compte deux représentants au conseil d'administration de la Société de navigation du lac de Lugano (elle en comptait un troisième, récemment décédé), ne peut ignorer les projets de sa direction.

La pression se renforce sur le Conseil d'Etat
Dans l'intervalle, le soutien populaire aux grévistes s'est renforcé, au Tessin où bien des gens se reconnaissent dans le destin des travailleurs licenciés. La dignité bafouée, les postes de travail biffés, le dumping ou le remplacement du personnel sont monnaie courante dans le monde du travail cantonal.
En même temps, les prises de position de mouvements et partis politiques augmentent, et aussi de députés au Grand Conseil, qui demandent au Conseil d'Etat d'intervenir pour garantir les emplois et les salaires. Bien qu'il ait déjà rencontré à trois reprises les représentants du personnel en grève (lire encadré ci-contre), ce dernier n'a pas voulu se mouiller, s'engageant seulement à suivre de près le conflit. Le canton du Tessin n'est d'ailleurs pas simple spectateur. En plus de détenir 25% des actions de la SNL, société de droit privé, il a fourni des garanties financières pour le démarrage de ses activités sur le lac Majeur. Le secteur privé ne se serait pas engagé sans ces deniers publics. Il est question de millions de francs, peut-être d'une bonne dizaine. Or le gouvernement cantonal peut-il se permettre de financer une opération aboutissant à du dumping salarial et à des suppressions d'emplois?

Francesco Bonsaver, Article paru dans Area le 7 juillet 2017, traduit de l'italien par Sylvain Bauhofer


La lutte continue
Après une troisième rencontre le 6 juillet avec le gouvernement tessinois, les grévistes ont décidé, à l'unanimité, de prolonger leur combat. «Les travailleurs resteront en grève tant qu'ils n'obtiennent pas de garanties sur leur emploi et leur salaire», rapporte Enrico Borelli, secrétaire syndical chez Unia. Le Conseil d'Etat s'est engagé à ce que le nouveau consortium reprenne les 34 employés et à ce qu'il négocie une CCT avec les syndicats. Mais pour l'heure, rien de concret. Une nouvelle rencontre est prévue le 2 août. MT


Témoignages
«Les difficultés nous font mûrir»

«Ce n'est pas un combat. C'est simplement la prise de conscience d'un problème auquel il nous faut trouver une solution. Pour les emplois et leurs retombées indirectes, pour le tourisme et l'économie régionale.» On aurait pu s'attendre à ce que les employés soient en colère après leur soudain licenciement, livrés à eux-mêmes par les autorités cantonales, incapables de leur donner des garanties concrètes en onze jours de grève. Et pourtant, il n'y a aucune animosité dans les propos de Tiziano, un des 34 employés qui perdra son travail. On n'y découvre que la volonté pragmatique de résoudre un problème (le licenciement) et ses conséquences, la grève et les désagréments causés au tourisme et aux transports. Sans leur débrayage pendant tous ces jours, personne n'aurait cherché à résoudre le «problème» des 34 emplois supprimés.
Tiziano n'est pas en colère mais déterminé, avec ses compagnons d'infortune, à faire tout son possible afin de trouver une solution digne pour leur avenir. Lors d'une assemblée organisée au début de la grève, Tiziano a été proposé, et élu par acclamation, par ses collègues pour les représenter. «Je suis serein. Je ne connais pas la partie adverse ni ne cherche à la juger. Dans toute discussion, il est crucial de se mettre à la place de l'autre pour agir de manière constructive et trouver une solution. Il importe que tous les protagonistes se penchent sur le problème, pour l'analyser et voir ce qui est bien et mal.» Il se dit convaincu de la possibilité de trouver de bonnes réponses, même dans une situation aussi délicate. «On a pris le large et on navigue dans des eaux soumises à leurs propres règles. C'est à nous de nous familiariser avec elles et de nous y conformer. On n'est pas à la dérive. On cherche avec notre boussole la route qui nous permettra de voguer à nouveau en eaux calmes. J'entends toujours dire qu'"on n'a aucune certitude". C'est faux, elles existent. Il suffit d'oublier un instant nos propres intérêts individuels, afin de redécouvrir ceux de la collectivité.»
Après la douche froide du licenciement, les matelots ont été unanimes à décider d'entrer en grève. «Les difficultés nous font mûrir. Devenir plus humains et ressentir de l'empathie pour autrui, nous sentir proches les uns des autres, partager des émotions négatives ou positives. Il y a des moments de véritable amitié, de collégialité et de professionnalisme, et on est conscients d'assumer nos responsabilités.»
Bien entendu, quand les salariés font bloc derrière la décision prise, les relations entre collègues ne sont plus les mêmes. «C'est une situation particulière, vécue de manière très différente au quotidien», explique un autre matelot. «On mange, on discute, on s'énerve, on rit et on s'échauffe. Alors qu'avant la grève, tout le monde (moi le premier) réchauffait son propre repas et s'isolait pour le manger avant de reprendre le travail. La communication entre nous se limitait à quelques mots échangés. A mon âge, je ne suis pas naïf au point de dire qu'on est devenus frères. Mais nos relations ont certainement gagné en force et en intensité.»
Les relations nouées avec les autres gens, avec la population et les touristes, ont beaucoup contribué au climat particulier de cette longue grève. «S'il me fallait indiquer le plus beau moment de cette période, ce serait certainement la manifestation du samedi 1er juillet. Il est réjouissant de voir que la population sait raisonner par elle-même, au lieu de croire ce que lui racontent les autorités. Nous avons donc bon espoir que tout ne soit pas perdu» raconte un troisième matelot. Et si on demande aux grévistes ce qui les a le plus déçus durant ce conflit, ils sont unanimes à désigner les autorités communales et cantonales. «Le plus pénible a été de découvrir l'indifférence du gouvernement. Nos politiciens se gargarisent de belles paroles et prétendent défendre les gens avec de pompeux slogans comme "Prima i nostri". Mais quand il faut agir, il n'y a plus personne. En fait, je suis très déçu des autorités à tous les niveaux, du Conseil fédéral comme du Conseil d'Etat et des communes riveraines. La malhonnêteté des personnes élues par nous, incapables de faire preuve de transparence et de nous informer de projets qui nous concernent directement, est vraiment consternante.»
FB

 

 

Edition n° 28/29 du 12 juillet 2017

 
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