Un retour aux racines
Des plantes sauvages à la permaculture Marc Dechêne invite à un contact sensoriel avec la nature

Dechêne. Un nom prophétique pour celui qui, depuis une dizaine d'années, s'immerge dans la nature régulièrement, seul ou en groupe, pour goûter à la vie sauvage. Dans le sac, pour toute nourriture, de la farine, de l'huile, quelques pincées de sel. Parfois des lentilles ou des haricots. Pour le reste, la cueillette des plantes sauvages, voire des insectes, lui permettra de se nourrir pendant quelques jours, voire des semaines. Une diète sans café ni sucre qui, dit-il, «calme la tête, aiguise les sens, et privilégie la lenteur».
C'est avec ses compagnons d'aventure, Kim Pache et Pâris Faini, que Marc Dechêne organise des immersions en groupe dans la nature dans la forêt du Risoux, en Valais ou dans le sud de l'Europe. Une marche au rythme du plus lent où les journées sont ponctuées par les cueillettes, le feu sans allumette, la préparation des repas; et les nuits par les étoiles et les bruits de la forêt. «Autant que les plantes sauvages, le lien entre l'homme et la nature, mais aussi les relations entre les membres du groupe, nous passionnent», explique Marc Dechêne. «Au fil des jours, une petite tribu émerge et s'organise. On recrée un vivre ensemble. Un processus devenu essentiel face à l'individualisation ambiante. Le "1 + 1 = 3" s'expérimente lors de cette semaine d'immersion. En mutualisant nos actions, on prend conscience qu'on vit beaucoup mieux.» Si l'apprentissage des plantes sauvages est un pan essentiel de la semaine, la chasse par contre n'est pas au programme. «La chasse à l'arc est interdite en Suisse et son apprentissage est très long. Il faudrait aussi construire l'arc et les flèches...» S'il est fasciné par les techniques de nos ancêtres, Marc Dechêne est pourtant loin d'être un nostalgique. Pragmatique plutôt. Le retour à la terre étant pour lui le seul avenir possible.

Reconversion
C'est certainement dès l'enfance que son lien à la nature s'est tissé. Ses parents, scoutistes dans l'âme, l'emmènent avec ses deux frères dans les bois du Jorat le week-end, et en camping pendant les vacances. Quant au «virus du jardinage», c'est sa grand-mère qui le lui a transmis, elle qui cultivait seule son grand potager au point de pouvoir nourrir sa famille toute l'année, grâce à ses bocaux de légumes.
Reste que Marc Dechêne grandit à Lausanne et vit pleinement sa passion du skateboard et des nuits citadines. Il choisit de devenir ingénieur géomètre, essentiellement pour travailler dehors et dessiner. «Mais entre le début de mes études et leur fin, tout s'est informatisé. Ce n'était plus le même métier», regrette celui qui répond toutefois encore à des mandats, surtout l'hiver, quand la nature se met au repos.
Peu à peu, dès 2008, il entame donc une reconversion douce en suivant la formation du spécialiste des plantes sauvages François Couplan, au Collège pratique d'ethnobotanique. «J'ai appris à être autonome dans la cueillette, mais aussi à transmettre mon savoir. Super timide, je fuyais la prise de parole en public. Grâce aux plantes, je me suis rapproché des gens.»

L'homme, partie intégrante de la nature
Marc Dechêne, au contraire de certains de ses confrères, ne voit pas d'antagonisme entre la cueillette de plantes et celle de la culture d'un jardin permacole. Et de prendre l'exemple du chou sauvage: «On a domestiqué le chou pour en créer une multitude de variétés potagères (choux-fleurs, de Bruxelles, frisés, brocolis, etc.) acclimatées à de nombreuses régions. En ce sens on pourrait dire que l'humain a permis à ce légume de voyager partout dans le monde...»
Il sourit et ajoute: «Cela fait aussi partie de la beauté de l'humain que de sélectionner et apprivoiser, que ce soit une plante, ou un animal pour en faire un fidèle compagnon. Il y a une entraide mutuelle, une sorte de coévolution entre les plantes, les animaux et les humains. Je ne parle bien évidemment pas ici des croisements génétiques dans des pipettes. Car, dans ce cas, on sort des lois du vivant, du ressenti, du corps.»
Très critique vis-à-vis de notre civilisation capitaliste qui colonise les écosystèmes et s'impose aux autres peuples, conspuant la mondialisation qui cache l'impact de nos gestes et donc notre trop lourde empreinte écologique, le jeune homme n'en perd pas son optimisme. «De toute façon, à un moment ou à un autre, on devra faire avec moins. Il y a un nombre de projets de permaculture et d'alternatives incroyables un peu partout. Ce sont à chaque fois des foyers de possibles.» Lui-même et sa compagne Valentine Meylan font partie de ce vaste mouvement, mettant sur pied des cycles de jardinage avec des écoles, créant des mandalas de plantes médicinales et rêvant de nouveaux lieux de partage dans leur village de Bonvillars, et ailleurs. Du reste, Marc Dechêne nous a donné rendez-vous à La Dérivée, espace d'animation éphémère à Yverdon, où ils y ont installé des bacs potagers collectifs. A la fin de notre rencontre dans ce lieu inspirant, Marc Dechêne en profite pour vérifier que ça pousse bien et croquer un brin de persil, avant de s'envoler sur son vélo.

Aline Andrey

Pour en savoir plus:
www.vie-sauvage.ch
www.capousse.ch

 

Edition n° 34 du 23 août 2017

 
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