Une vie en deux temps
Travaillant dans les soins engagée auprès des migrants Mama Jacky Tuor consacre sa vie à aider les autres

Reconnaissante. Le mot reviendra souvent sur les lèvres de Mama Jacky Tuor exprimant à plusieurs reprises sa gratitude. Pour les cadeaux que lui a offerts l'existence, alors qu'elle estimait ne rien mériter en particulier. Pour avoir aujourd'hui la possibilité d'exercer un métier qui lui plaît, même si elle peine à nouer les deux bouts. Pour les belles rencontres. Et même pour les épreuves croisées sur son parcours qui auront contribué à forger sa lumineuse personnalité. La vie de Mama Jacky Tuor, 61 ans, s'articule en deux temps, passant d'un quotidien aisé à des années bien plus difficiles. Mais ne brûlons pas les étapes. Son histoire débute au nord du Cameroun où la jeune femme d'alors travaille comme infirmière. Dans le cadre de son activité, enceinte, elle fait la connaissance d'un coopérant au développement suisse. C'est le coup de foudre. Le couple, qui aura encore deux autres enfants dont un, depuis, décédé - se marie. Et vit dans différents pays d'Afrique - Mali, Niger, etc. - au gré des missions confiées et tout en faisant des incursions régulières en Suisse. En 1990, les Tuor finissent par poser leurs valises dans le canton de Saint-Gall. Positive, optimiste, la Camerounaise passe alors sans heurts d'une certaine nonchalance liée à sa culture à un esprit beaucoup plus carré. Strict. Ce qui la choque, en revanche, c'est la tristesse des gens.

Comme une pièce de monnaie
«Je me rappelle d'une excursion en train, dans ce si beau pays, prospère, abondant. Et personne qui souriait. Je pensais, en comparaison, à la joie qu'avaient exprimée des Maliens lors d'un forage où avait jailli de l'eau. Ici, tout est facile, les bouteilles sont à portée de main et pourtant...», raconte Mama Jacky Tuor qui mènera pour sa part, durant ces vingt-cinq ans de mariage, une vie heureuse et confortable. Commençant par élever ses fils avant de renouer avec une activité professionnelle dans les soins et dans l'industrie à temps partiel. Donnant aussi des cours de peinture sur soie ou de danse... Le temps du bonheur avant «le coup de massue». «Mon époux m'a quittée. Le mariage était tout pour moi. Dans l'ardeur de l'amour, on oublie les lendemains qui pourraient déchanter.» Cet événement va complètement chambouler l'existence de Mama Jacky Tuor qui, avec l'aide d'amis valaisans rencontrés au Mali - «c'est là où j'ai mangé ma première raclette, glisse-t-elle au passage» - déménage dans le canton aux treize étoiles. «La vie est comme une pièce de monnaie. Elle comporte deux faces. On peut rester sur celle qui fait mal ou la tourner» affirme dans son langage imagé la Camerounaise qui s'installe d'abord à Massongex puis à Monthey. Et commence par s'occuper d'un couple de personnes âgées tout en travaillant aussi à temps partiel dans les soins à domicile «pour faire bouillir la marmite», avant de se consacrer entièrement à ce dernier domaine.

En paix avec elle-même
«Un défi pour moi. Prendre la voiture seule - avant je me déplaçais plus volontiers à moto -, trouver les lieux, places de parc», relève Mama Jacky Tuor ravie d'avoir décroché ce job à 80% après avoir aussi passé, à la cinquantaine, par la difficile case chômage. Sans se décourager pour autant. Luttant pour s'en sortir, l'idée de finir au social la rebutant. «Mon travail est très enrichissant. Il me prépare aussi à la retraite, la vieillesse, la maladie. Je me sens particulièrement heureuse quand je parviens à redonner de l'estime à mes patients. Rien que de leur mettre une petite crème sur le visage peut y contribuer. Leur expression de gratitude me paye alors bien plus que les centaines de francs qui me manquent à la fin du mois», déclare l'aide-soignante précisant avoir appris à composer tant bien que mal avec un tout petit salaire mensuel. Une manière d'appréhender la vie avec sérénité aussi directement liée à ses croyances religieuses. Musulmane convertie au christianisme suite à «une vision», Mama Jacky Tuor puise sa force dans ses convictions. «C'est Dieu qui me ressource, Jésus mon joker», affirme la sexagénaire, attentive à se connecter à son être intérieur, à sa respiration. Méditant. Et associant le bonheur au fait d'être en paix avec soi. «Je suis heureuse. J'ai tout reçu. Je suis reconnaissante. De chaque chose. Du vécu avec mon mari, sans quoi je serais restée ignorante. D'un sourire. D'un verre d'eau...», lance Mama Jacky Tuor avec la classe et la noblesse d'esprit qui la caractérisent.

Un seul regret...
Militant au Parti socialiste, la Camerounaise mène aussi depuis dix ans des projets humanitaires via l'association Passoua sans frontières* (qui veut dire en substance l'union fait la force), qu'elle a fondée. Dans ce cadre, elle organise différentes activités pour des migrants et s'engage contre toutes formes de discrimination, violences et abus à l'encontre des exilées. L'organisation qu'elle préside vise aussi à soutenir des microprojets en Afrique tout en sensibilisant et formant des jeunes pour qu'ils ne quittent pas leur pays. «Un regret en regardant dans le rétroviseur? Oui. Celui de ne m'être pas investie plus tôt et davantage dans le domaine. J'ai passé mon temps à tourner sur la même montagne. En d'autres termes à me consacrer surtout à mon mariage, croyant qu'il concentrait toute la vie», note Mama Jacky Tuor bien décidée depuis à transmettre aux autres ce que l'existence lui a enseigné et en particulier ses valeurs basées sur l'amour, la solidarité et le partage. Le sourire, l'élégance et le vécu en prime...
Sonya Mermoud

* Plus d'informations: www.passoua.ch

 

Edition n° 35 du 30 août 2017

 
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