Poétesse du quotidien
Auteure-performeuse Pamina de Coulon a fait de son don pour la parole son art

Son gros sac à dos sur les épaules et des plumes d'oiseaux dans les cheveux, Pamina de Coulon nous rejoint sur une terrasse, comme si elle revenait d'un voyage lointain. «Depuis mon retour de Belgique où j'ai été basée pendant 5 ans, je vadrouille entre la maison de mes parents à Montreux, un appartement temporaire à Bienne, mes tournées... Et comme je peine à planifier, j'ai toujours un minimum de choses avec moi», raconte celle qui rêve parfois de s'installer, si possible en collectif avec des gens qui ne seraient «pas trop centrés sur eux-mêmes», pour y cultiver son jardin. Un potager, mais aussi son univers intérieur, elle dont les mots fourmillent en écho à ses pensées. Au point qu'elle se définit comme bavarde, même si son discours est l'antithèse de la superficialité.

Multidimensionnelle
Entre la forme et le fond, elle rêve l'osmose afin de pouvoir exprimer son tourbillon d'idées: «Parler la pensée de manière arborescente, simultanée, multidimensionnelle», dit-elle avec de grands gestes. Au-delà de la linéarité des mots donc. «Je crois que c'est pour cela que je parle vite», sourit celle qui emmène les spectateurs aussi loin que possible, sautant du coq à l'âne, mais en retombant toujours sur ses pattes. C'est que l'artiste jongle avec les idées, étant capable de mêler physique quantique, mouvement punk et marxisme, tout en gardant les pieds sur terre. «J'aime le décloisonnement. D'ailleurs, c'est en partant de la réalité quotidienne que je réfléchis aux pensées des philosophes, des psychanalystes ou des scientifiques...» Etrangement, elle se revendique cartésienne, alors qu'elle voit des éclats mystiques partout, de la magie dans chaque chose. «La vie est beaucoup plus belle lorsque l'on insuffle de la conscience dans les choses, dans les gestes du quotidien, dans les contingences matérielles, que ce soit en faisant ses trajets ou ses impôts.»
L'art, Pamina de Coulon y est tombée un peu par défaut. «Je ne savais pas vraiment quoi faire, et j'avais surtout besoin de transdisciplinarité. C'est ce que j'ai trouvé de mieux.» D'ailleurs à la Haute école d'art et de design (HEAD) de Genève, elle touche à tout, se perd un peu, avant de comprendre qu'elle peut approfondir son don pour la parole. Une qualité qu'elle a depuis toujours, si l'on en croit sa maman, Graziella de Coulon, militante pour les droits des immigrés bien connue dans le canton de Vaud et au-delà. Un engagement que sa fille Pamina transcrit sous une autre forme, sur scène. «Dès le moment où l'on prend la parole, on est engagé», lance-t-elle.
Farouchement militante et révoltée, elle s'attaque aux grands sujets de société, aux dogmes, aux évidences, que ce soit le capitalisme ou le monde du travail. «On me dit souvent - surtout des hommes blancs de plus de 40 ans, porteurs du système patriarcal - que je suis naïve, parce que je crois qu'on peut changer le monde. Or si on ne le change pas, le futur n'est pas intéressant. Et il n'y a aucune raison de croire que ce soit pire en cas de chute du système.» Ses trois mots fétiches pour enrayer la machine: «L'émancipation, l'amitié et le sabotage.» Et d'expliciter: «Il faut mettre des grains de sable dans les rouages. En fait, ce qui est bizarre dans notre monde, c'est qu'il n'y ait pas plus de révolution.»

Mieux comprendre le monde
Curieuse et courageuse, elle plonge dans la philosophie comme dans les sciences «pour mieux appréhender le monde», de l'horizon du big bang au voyage dans le temps en passant par le fonctionnement du frigo. «Comme la vérité vraie n'existe pas, je recherche un système d'explication du monde à mon échelle. Je m'arrête quand je sens que je n'arrive plus à vulgariser.»
Une phrase résume son mode de vie intimement liée à sa pratique artistique. Elle est d'Isabelle Stengers, philosophe des sciences, qu'elle adore: «Donne à ce qui te touche, le pouvoir de te faire penser.» Pamina de Coulon souligne: «J'ai appris à m'autoriser à m'arrêter sur tout ce qui m'émeut, sans hiérarchie, d'une phrase d'Einstein à celle de Beyoncé.»
Sur scène, si sa parole est dense, le décor comme les gestes sont minimalistes. Dans «Fire of Emotions: Genesis», une séance de yoga accompagne les méandres de sa pensée. Une souplesse d'esprit qui fait écho à celle du corps. Au-dessus d'elle une banderole de manifestation, poétique: «Ceux qui errent ne sont pas tous perdus.»
Dans la seconde partie de «Fire of Emotions», intitulée «The Abyss», elle ne bouge plus, assise sur un rocher. «Cela fait sens pour moi. J'y parle de géologie, de migrations, de plaques tectoniques, de quitter la terre pour vivre dans l'eau...» Durant deux ans, elle a écrit son spectacle, atteignant 7h de discours qu'elle a réduit à 1h15. Mais tout reste mouvant. «Le texte change toujours un peu, car je le pense en même temps que je le dis. Rien n'est écrit à la virgule près. Je ne suis pas comédienne. Sur scène, je ne joue pas un rôle, je suis moi.» Et c'est là, l'une de ses grandes forces.

Aline Andrey

 

www.paminadecoulon.ch

«Fire of Emotions: Genesis» et «Fire of Emotions: The Abyss», du 26 septembre au 1er octobre, à l'Arsenic à Lausanne (www.arsenic.ch)

 

 

Edition n° 36 du 6 septembre 2017

 
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