Pas de pognon pas de maçon
Quelque 3000 maçons ont manifesté leur colère dans les rues de Lausanne

Plus de 5500 travailleurs de la construction ont manifesté samedi dernier dans les rues de Lausanne et d'Olten. But de la démarche: revendiquer une augmentation de salaire mensuelle de 150 francs après trois ans de stagnation en la matière. En colère, les maçons ont estimé que le temps de toucher leur part du gâteau était venu. Reportage dans la capitale vaudoise.

«Après trois ans de blocage salarial: maintenant c'est jour de paye!» Unis sous ce slogan, 3000 travailleurs de la construction soutenus par Unia et Syna ont défilé samedi dernier au centre de Lausanne. Drapeaux et casquettes aux couleurs des syndicats, banderoles et pancartes en support à leurs injonctions, les manifestants ont porté leur combat dans la rue, exigeant une augmentation de salaire de 150 francs, une contribution patronale aux primes de l'assurance maladie et une adaptation des indemnités repas. «Pas de pognon, pas de maçons!», «Toujours plus vite pour moins de fric!», «Les patrons sont foutus, les maçons sont dans la rue!»... ont scandé les manifestants sous un soleil le plus souvent complice. Pour galvaniser les troupes: une entraînante formation de tambours et des meneurs armés de mégaphones et de leurs convictions, des chansons engagées diffusées par les véhicules des syndicats, haut-parleurs sur le capot, les sons stridents des sifflets et ceux alarmants des sirènes mais, surtout, le sentiment d'une revendication légitime.

Cadences infernales
«Je bosse à Neuchâtel dans une entreprise qui emploie quelque 80 personnes. Nous avons beaucoup de travail. Nous devons le faire toujours plus vite. C'est le stress. Mais nos salaires ne suivent pas», déplore Manuel, 45 ans, actif dans le coffrage. «Je gagne 5300 francs brut. Je n'ai reçu aucune hausse depuis 4 ans.» Même son de cloche d'Antonio, 61 ans, qui construit pour sa part des routes. «J'ai 61 ans. C'est un travail très dur physiquement. On fait les routes, les bordures, les pavés... On goudronne... En 14 ans de service, j'en ai vu des changements. Il faut constamment foncer. Il y a moins de sécurité», affirme ce Portugais accompagné par son amie. «Dans l'idéal, j'aurais aimé travailler pour une commune. Mieux payé, moins dur. Mais à mon âge...» Des commentaires qui, à quelques variations près, sans cesse se répètent. Cadences infernales. Production accrue avec moins de personnel. Salaires gelés. Sans oublier l'explosion du travail temporaire. Autant de problèmes qui ont poussé les travailleurs du secteur à exprimer haut et fort leur ras-le-bol. Aussi avec le soutien d'autres catégories d'employés. «Je suis horlogère à la Chaux-de-fonds. Je suis là par solidarité», témoigne Sanae, 42 ans, au bras de son ami maçon. «Si les salariés du secteur obtiennent gain de cause, leur victoire donnera peut-être un coup de pouce pour faire changer les choses dans d'autres domaines. Dans mon métier, les conditions de travail sont bonnes, le job plaisant, mais les salaires sont très bas. Je touche 3800 francs par mois. Les patrons doivent faire un effort.»

Gentillet
Croisé sur le trajet, Bruno, un syndicaliste brésilien, immortalise avec son portable le cortège avant de solliciter une photo l'y intégrant. «Je suis de passage en Suisse. Ce sont des amis portugais venus du Valais qui m'ont invité à les rejoindre» explique l'homme habitué aux luttes. «Ici, c'est très gentil. Dans mon pays, le ton est nettement plus agressif. La situation, horrible. Avec un gouvernement corrompu à tous les échelons. Une pauvreté qui a terriblement augmenté. Les droits des travailleurs anéantis...» lance Bruno. Son attention est soudain détournée. Ses camarades portugais ont entonné un refrain qui a marqué la Révolution des œillets disant en substance: le peuple uni jamais ne sera vaincu. Bruno se met à chanter. Et de préciser, ému. «A cette époque, j'étais étudiant dans ce pays. J'ai participé à cet événement. J'avais alors 18 ans. Tous les Portugais connaissent ces paroles.» Le souvenir relégué dans sa mémoire, le Brésilien poursuit. «En Suisse, les syndicats ont une autre manière de travailler que chez nous. Mais je la trouve correcte. Je respecte ces organisations. Elles connaissent le terrain.»

«Nous ne lâcherons pas»
Le cortège poursuit sa progression dans un vacarme assourdissant qui détonne avec l'image traditionnelle d'un pays plutôt paisible... Cà et là, des passants, intrigués, s'arrêtent, prennent des clichés. Un couple de touristes asiatiques - des Chinois, peut-être - applaudit, ébahi. Des mains se tendent pour saisir des journaux syndicaux distribués au passage... A mi-parcours, l'intervention de Nico Lutz, membre du comité directeur d'Unia responsable du secteur de la construction, amène encore de l'eau au moulin des manifestants. «Vous bâtissez ce pays. Il suffit de regarder autour de nous pour s'apercevoir qu'il y a plus de grues que jamais... Les dix dernières années, vous avez construit 30% de plus. Et ce avec moins de maçons sur les chantiers... Les patrons gagnent du fric. Les bénéfices des entreprises de construction ont explosé. En moyenne, ces dernières touchent 9000 francs par année pour chaque travailleur après avoir payé les salaires, y compris ceux des chefs, les machines et matériaux de construction, les loyers des dépôts... Ces bénéfices, c'est vous qui les avez créés... Et pourtant, à la fin du mois, avec l'augmentation du coût de la vie, il ne reste rien dans vos porte-monnaie.» Le syndicaliste a rappelé dans la foulée la pénibilité du métier, effectué par tous les temps, et sa dangerosité. «Chaque année en Suisse, un maçon sur cinq a un accident, 20 collègues perdent la vie sur les chantiers.» Et d'annoncer au terme de son allocution que des négociations auront lieu cette semaine avec les patrons. «Pas de garantie que nous obtiendrons ce que vous méritez. Mais une chose est claire. Nous ne lâcherons pas. Nous continuerons aussi la lutte si nécessaire l'année prochaine.»

Clou du spectacle...
Sur la place la Riponne, lieu d'arrivée de la manifestation, quelques personnes prennent encore brièvement la parole. Dont un travailleur de la construction, David Kazadi (voir témoignage) et Pietro Carobbio, co-secrétaire régional d'Unia Vaud qui ancre aussi la thématique dans la réalité locale. «Les salaires doivent suivre. Notre canton a subi la plus forte hausse des primes maladie. Plus de 6 % d'augmentation. Ce qui représente en moyenne plus d'une centaine de francs de perte de pouvoir d'achat.»
Point d'orgue du rassemblement, le déploiement d'une gigantesque banderole sur un bâtiment attenant à la place, imprimée d'un «maçons en colère, nous luttons pour nos salaires». Son déroulé s'accompagne d'une clameur allant crescendo de la foule et d'applaudissements nourris. Tout en mettant un terme à la journée. Mais pas à la bataille qui pourrait bien n'avoir que commencé...

Sonya Mermoud

 


Témoignages


David Kazadi, 34 ans, chef d'équipe :
«Ce sont des outils, plus des hommes»

« Les conditions de travail dans mon entreprise? Ma situation est plutôt bonne. Je possède un CFC. J'ai suivi le cours de chef d'équipe. Mais je m'engage surtout pour mes collègues». Et pour cause. David Kazadi se trouve en désaccord avec la direction prise dans le secteur, notamment au niveau de l'explosion du travail temporaire. «Je suis triste de voir qu'on emploie toujours plus d'intérimaires. En été, ils forment parfois jusqu'à 40 % de l'effectif de la société. Je n'ai rien contre ces personnes. Mais ce système doit s'arrêter. On utilise les temporaires quand on en a besoin puis on les jette.» Même risque avec les travailleurs âgés. «On a licencié un grutier à deux ans de la retraite au motif qu'il n'y avait plus de travail. Mais c'était faux. Il coûtait trop cher. Maintenant, quand on a plus l'utilité dans l'immédiat d'un pelletier, on le range; plus besoin d'un maçon, on le renvoie. Les hommes sont devenus des outils. Imaginez les conséquences pour un père de famille. Et ça arrive de plus en plus souvent. On ne voit plus les gens derrière, subissant de plein fouet ce système, ça devient uniquement du service» lance David Kazadi, marié et père de trois jeunes enfants. Les sous-traitances en cascade choquent aussi le trentenaire, actif dans la construction depuis plus de 15 ans. «On voit comme ça s'est dégradé au cours des années dans le domaine. Avec des prix cassés, notamment dans le ferraillage, des entreprises qui se renvoient chacune la responsabilité, veulent juste toucher leur bénéfice au passage. Ca doit changer.» Mais c'est surtout la question des salaires qui a poussé David Kazadi à participer aujourd'hui à la manifestation. «Le chiffre d'affaire augmente sans cesse avec toujours moins de personnes pour faire le travail. Ce n'est pas normal que les salaires stagnent. Et il faut arrêter de nous comparer aux maçons européens. On vit ici. Nos charges sont différentes. Sans le revenu de mon épouse, ma famille ne pourrait pas tourner. On fait un métier pénible. On le sait et on ne s'en plaint pas, mais on veut une juste redistribution des bénéfices. On la mérite. Je suis triste de voir que tous ces travailleurs doivent leur jour de congé, alors qu'il fait beau et qu'ils pourraient rester auprès de leurs proches, venir manifester pour 150 francs. Ce sont eux pourtant qui génèrent les profits.» Et le chef d'équipe de préciser. «On est pas contre les patrons. Le mien, je l'aime bien. Mais il est juste de défendre nos conditions de travail. On ne peut accepter une hausse de 0,4% des salaires au mérite, comme ça s'est passé la dernière fois. Si c'est la proposition patronale, on ne signera pas.» Bien que David Kazadi soit en train de passer du côté des cadres - comme il le relève - il tient à préciser. «Mon cœur reste rouge et blanc - aux couleurs d'Unia. Je suis syndiqué depuis que je suis entré dans la construction. J'adore mon travail. Je viens de terminer mon premier bâtiment comme chef d'équipe. Mais je reste un maçon et je suis fier de l'être» conclut-il en montrant ses mains de travailleur.



Manuel Rodrigues, 37 ans, maçon:
L'importance de l'engagement

«Le job, ça va. Mais ça irait encore mieux avec un meilleur salaire. On n'est pas assez payé en comparaison avec les factures à régler. Il y a beaucoup de travail. On le mérite», note le maçon qui a quitté son Portugal natal en 2000, à cause de la crise économique. «L'activité est dure. Surtout quand on doit bosser par mauvais temps. En plus, c'est dangereux. Mais on a pas le choix.» Pour Manuel Rodrigues, pas question de manquer ce rassemblement «Dommage qu'il n'y ait toutefois pas davantage de monde. Je participe à toutes les manifestations. Sans réponse des patrons, il y aura peut-être une grève. Je suivrai le mouvement. Je n'ai pas peur», conclut Manuel Rodriguez. Et d'ajouter fataliste. «Ils faut bien que des personnes se bougent, acceptent de témoigner. Et si je perds mon emploi, j'en retrouverai un autre.» «Ou il ira chez Unia», intervient en rigolant le collègue marchant à ses côtés.


Sidonio Candeias, 65 ans, tôlier carrossier à la retraite:
«Des camarades, pas des collègues»

«Je suis là par solidarité. Avec les maçons et avec tous les salariés. J'ai travaillé 49 ans et 9 mois dans la carrosserie en Valais. Le pouvoir d'achat ne cesse de baisser, les droits des travailleurs reculent. Le syndicat n'est pas assez agressif, les cadres trop mous», s'indigne Sidonio Candeias, syndiqué depuis 30 ans qui espère que si les ouvriers de la construction obtiennent les 150 francs d'augmentation réclamés, d'autres catégories d'employés y parviendront aussi. «La richesse est créée par les travailleurs. Et ils ne reçoivent que des miettes. Ce n'est pas correct. Les conditions n'ont fait que se dégrader. Si les jeunes ne se réveillent pas, ils sont foutus. Je les trouve endormis. Formatés par le capital, les journaux... Il y a toujours plus d'individualisme», poursuit le retraité le ton combatif. «Nous devons être des camarades, pas des collègues. Les camarades, c'est encore plus que des amis. Mais le syndicat, même avec ses 200 000 membres, a beaucoup de peine à être entendu. On fait semblant qu'on résiste. Mais la mobilisation reste faible. Le pouvoir est pourtant dans la rue, pas dans les bureaux.»


Claude (prénom d'emprunt), 51 ans, chef de chantier:
Cherchez l'erreur...

«Je veux témoigner de manière anonyme. Pas de photo. Je ne veux pas être viré», précise ce manifestant qui est surtout là pour la question salariale. «Le coût de la vie augmente, tous les prix prennent l'ascenseur, c'est pour ça qu'on a besoin de plus d'argent. Moi je travaille dans une petite entreprise. L'ambiance est assez bonne. On a aussi recours aux temporaires. Ils vont et viennent. C'est une grosse connerie. Un mauvais système. Quant aux conditions de travail, ça va. Mais on nous demande d'être très minutieux, ce qui est bien pour la sécurité, tout en nous demandant d'accélérer la cadence. Cherchez l'erreur.»

Joaquim Silva, 55 ans, et José Sampaio, 59 ans, chômeurs:
Question de solidarité

Récemment licenciés, les deux hommes avaient témoigné dans les colonnes du dernier ES. «On est là par solidarité», relèvent-t-ils, dénonçant, une nouvelle fois, le sort qui leur a été réservé. «J'ai été viré car je travaillais trop bien. Proprement. J'étais consciencieux. On a estimé que je passais trop de temps à faire le job. On a engagé un temporaire à ma place. Moins cher. C'est dégueulasse d'être traité de la sorte après 14 ans de service», s'indigne Joaquim. Pareille issue pour José, après 25 ans d'entreprise. «J'ai été mis à la porte en même temps, pour les mêmes motifs... On est là pour les autres. Pour le futur. Parce que les patrons abusent. En tous cas le nôtre. Il y a toujours plus de travail. De stress. D'esclavage. Mais le salaire ne bouge pas.»

 

 

Edition n° 43 du 25 octobre 2017

 
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