La détermination au coeur de la grève
Le personnel hôtelier des EMS Notre-Dame et Plantamour à Genève lutte contre l'externalisation de ses prestations

Depuis plus d'une semaine, le personnel hôtelier des résidences Notre-Dame et Plantamour aux Pâquis à Genève se bat contre l'externalisation de ses prestations, synonyme de baisse drastique des conditions de travail et de la qualité de vie des résidents des deux EMS. Après les espoirs suscités par une rencontre avec le ministre Mauro Poggia, puis la confirmation du processus par la direction, la grève avait repris vendredi dernier. Le point.

Femmes de chambre, lingères, nettoyeuses, employées de cafétéria: depuis le mardi 24 octobre, le personnel hôtelier des EMS Notre-Dame et Plantamour, situés au cœur des Pâquis à Genève, est entré en résistance contre la volonté de la direction des deux résidences d'externaliser leur emploi. Ce jour-là, à 6h30 du matin, 13 grévistes soutenus par Unia se retrouvaient à la rue Plantamour, sur le piquet de grève placé devant l'un des deux EMS. Dans le matinée, ils se rendaient en cortège jusqu'au siège du Département de l'emploi, des affaires sociales et de la santé (DEAS), dans la vieille ville, pour y rencontrer le conseiller d'Etat Mauro Poggia, ministre de tutelle des EMS, et lui demander d'intervenir auprès de la direction pour qu'elle revienne sur sa décision.

Une première en matière d'externalisation
«La situation est grave, aucun projet d'externalisation n'était allé aussi loin. C'est la première fois que des prestations de salariés en lien direct avec les résidents sont sous-traitées », a expliqué, à la sortie de la rencontre, Yves Mugny secrétaire syndical d'Unia Genève, évoquant une lame de fond dans les EMS. Une lame de fond qui va gravement péjorer les conditions de travail du personnel. La direction veut en effet confier à la société Adalia - créée par l'EMS Val Fleuri, le plus grand du canton - l'exploitation du service hôtelier, du nettoyage et de la lingerie des résidents dès le 1er février 2018. Ce printemps, le linge plat (draps, linges de bain, etc.) d'une des deux résidences a déjà été confié à une buanderie industrielle. Et avant l'été, c'est la cuisine des deux établissements qui a été reprise par Adalia, avec à la clé le licenciement de toute l'équipe de cuisine concernée.

Baisse des salaires de près de 1000 francs...
«Si le personnel hôtelier devait être repris par Adalia, il ne serait plus soumis à la Convention collective de travail (CCT) des EMS, mais à celle de l'hôtellerie-restauration, dont les conditions sont bien plus basses», a indiqué Yves Mugny, précisant que pour les salariés en place aujourd'hui, les conditions actuelles ne sont garanties que durant la première année après le transfert d'entreprise. La conséquence: des salaires qui vont chuter et des risques de licenciement. Le salaire minimum de la CCT des EMS est le plus bas de l'Etat, soit 4029 francs par mois, alors que celui de la CCT de l'hôtellerie se situe à 3417 francs. Une différence de 600 francs pour la première année de travail. Or pour le personnel de Notre-Dame et de Plantamour, travaillant là depuis de nombreuses années, la baisse sera plutôt de l'ordre de 1000 francs, et jusqu'à 1400 francs pour certains. Autre péjoration: la CCT de l'hôtellerie prévoit 42 heures de travail hebdomadaire, soit 2 heures de plus. Et les prestations sociales, retraites, vacances ou autres y sont moins favorables que celles de la CCT des EMS.
Cinq grévistes ont pu expliquer au conseiller d'Etat leurs inquiétudes, non seulement face à la détérioration de leurs conditions de travail, mais aussi face à la dégradation de la qualité de vie des résidents qu'une externalisation provoquerait. «Mauro Poggia a prêté une oreille très attentive aux préoccupations du personnel et s'est engagé à intervenir le jour-même auprès de la direction pour que le processus d'externalisation soit gelé», a souligné Giulia Willig, secrétaire syndicale en charge des EMS à Unia Genève.

Suspension, puis reconduction de la grève
Confiant dans l'engagement pris par le magistrat, les grévistes de Notre-Dame et de Plantamour décidaient le mardi soir de suspendre leur grève dans l'attente d'une issue favorable au conflit. Un délai avait été fixé à jeudi dernier. Ce jour-là, non seulement aucune réponse favorable n'était parvenue aux grévistes, mais la veille les salariés des deux EMS recevaient la lettre de la direction confirmant le transfert du service hôtelier à Adalia et leur annonçant qu'ils avaient jusqu'au 30 novembre pour dire s'ils acceptaient ou non ce transfert, faute de quoi le délai de congé ordinaire s'appliquerait...
Réuni en assemblée générale jeudi soir, le personnel décidait de se remettre en grève le lendemain aux aurores pour une durée indéterminée. D'autres collègues, absents au début du mouvement, ont rejoint les grévistes qui représentent désormais plus de la moitié de la trentaine d'employés des EMS. Lors de ce 2e jour de grève, les grévistes obtenaient le renvoi d'intérimaires engagés pour faire leur travail. «C'est interdit! La CCT Location de service dit clairement que des temporaires ne peuvent être engagés pour casser une grève», s'est réjouie Giulia Willig face à ce premier succès.

Rassemblement de solidarité
Samedi, un rassemblement de solidarité a réuni quelque 200 personnes devant l'EMS Plantamour. Saluant le courage des grévistes, les manifestants ont ensuite défilé jusqu'à la place du Molard pour sensibiliser la population à cette lutte essentielle pour la préservation des acquis des salariés et de la qualité des soins. Un combat soutenu par d'autres syndicats genevois, comme le SIT. Ce dernier a rappelé que ces externalisations n'étaient que la conséquence directe des programmes d'austérité et de la politique du Conseil d'Etat, qui réduisent les subventions accordées à tout le secteur parapublic, dont les EMS font partie. Des personnalités politiques, ainsi que des familles de résidents ont également apporté leurs messages d'encouragement aux grévistes. Et une pétition a été lancée à cette occasion. Le personnel en grève a aussi informé, dimanche, les paroissiens de l'église Notre-Dame à Cornavin, et interpellé dans un courrier Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, les EMS appartenant à l'Association Notre-Dame de la Compassion. Une nouvelle manifestation de soutien est prévue ce jeudi* aux portes du Grand Conseil genevois.
Lundi 30 octobre, à l'heure où nous mettions sous presse, la grève se poursuivait aux Pâquis. Une rencontre, déjà prévue avant la grève, devait avoir lieu hier, mardi 31 octobre, entre Unia et la direction. A suivre...

Sylviane Herranz

*Manifestation de soutien, jeudi 2 novembre à 16h devant le Grand Conseil.


Parole aux grévistes

«C'est leur dernière maison. Si on leur enlève les habits et les repas, il ne leur reste rien...»
«Nous sommes là pour défendre nos conditions de travail actuelles et garder la qualité des prestations aux résidents», lance une gréviste, peu après la rencontre avec Mauro Poggia auquel elle et ses collègues ont pu transmettre de vive voix leurs préoccupations. «A titre personnel, j'ai le sentiment d'être comme un habit que l'on achète, puis que l'on donne quand il est usé à Caritas», ajoute-t-elle, alors que cela fait plus de 16 ans qu'elle travaille pour les résidences Notre-Dame et Plantamour. «Nous nous battons pour notre futur, et surtout pour nos aînés», ajoute une femme de chambre.
«Les conditions de travail sont difficiles, beaucoup de choses ont changé et les résidents ne sont pas bien. Depuis qu'Adalia s'occupe de la cuisine, j'entends tous les jours des personnes se plaindre de repas froids ou de la qualité de la nourriture. Cela fait des années que je travaille là. Avant, les résidents ne se plaignaient jamais. Cela me fait mal au cœur pour eux, c'est comme ma famille», explique une employée de la salle à manger.
«Je suis ici depuis 6 ans. Ils nous ont annoncé vouloir fermer la lingerie pour faire de la place pour l'animation. Mais c'est triste pour les personnes âgées. Elles viennent nous voir pour chercher leurs habits, savoir s'ils sont prêts. Elles vont se sentir perdues. Et des vêtements vont se perdre. En tout cas, je ne mettrai pas ma mère là-bas!» souligne une lingère, rappelant que 50 résidents logent à Plantamour et 80 à Notre-Dame. Et de poursuivre: «C'est leur dernière maison, si on leur enlève les habits et les repas, il ne leur reste plus rien.»
Nombreux sont les grévistes qui relèvent encore la contradiction de la direction avec sa propre philosophie: «Elle dit qu'il faut être à l'écoute du résident, qu'il faut être là pour lui, et elle nous fait ça!»
SH

AG du personnel des EMS
Face à la situation dans le secteur des EMS dans le canton, les syndicats Unia, SIT, Syna et SSP invitent tout le personnel à une assemblée générale le jeudi 16 novembre à 20h à l'Université ouvrière de Genève. Cette assemblée, prévue avant le début de la grève à Notre-Dame et Plantamour, discutera des moyens à mettre en œuvre pour défendre les conditions de travail.

 

 

Edition n° 44 du 1 novembre 2017

 
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