Des chauffeurs roulant pour Uber stoppent leurs véhicules
Soutenus par Unia des conducteurs de deux sociétés partenaires du géant étatsunien ont fait grève à Genève

Des chauffeurs dénoncent de graves violations du droit du travail et des assurances sociales par Pégase Léman et Starlimoluxe, deux sociétés travaillant pour Uber. L'entreprise étatsunienne, qui exploite une application mobile de mise en contact de clients avec des conducteurs, est décriée à travers le monde pour ses pratiques de dumping.

Une vingtaine de chauffeurs travaillant pour deux sociétés partenaires du géant étatsunien Uber ont fait grève mercredi dernier à Genève. Soutenus par Unia, ils ont dénoncé des salaires indécents et régulièrement non versés, des prélèvements surtaxés pour les frais de véhicule et de téléphone, des temps de travail dépassant souvent les 45 heures, de faux contrats de travail et une absence de déclarations aux assurances sociales...

Esclavage moderne
Un piquet de grève a été installé devant le siège genevois d'Uber. Les 18 chauffeurs de l'entreprise Pégase Léman sont présents. D'autres ont été engagés par Starlimoluxe. Et certains sont passés de l'une à l'autre de ces deux sociétés présentées comme «partenaires» sur le site d'Uber. «Ces deux entreprises enregistrées dans le canton de Vaud ont obtenu des permis de travail en faveur de leurs chauffeurs originaires de France en annonçant des salaires de 3000 francs net par mois pour 45 heures de travail hebdomadaire. Mais même ce salaire inférieur à 14 francs de l'heure n'est pas versé. Ces conducteurs, actifs au départ de Genève, roulent exclusivement pour Uber, qui prélève 25% de commission et ces sociétés 51% sur ce qui reste. Au final, les salariés ne touchent qu'entre 500 francs et 2500 francs au mieux par mois», explique Umberto Bandiera, secrétaire syndical en charge des transports pour la Suisse romande. En outre, ces salaires indécents sont régulièrement versés en retard ou par acompte. «J'ai signé un contrat de travail pour un salaire de 3000 francs; je bosse souvent six jours sur sept et au final je gagne entre 600 francs et 2500 francs. Mais depuis trois mois, je n'ai rien touché comme plusieurs de mes collègues», témoigne Karim*, employé de Pégase Léman. «Moi, j'ai travaillé plusieurs mois jusqu'à 46 heures par semaine pour Starlimoluxe et je ne recevais rien, on me prenait tout. J'ai trois enfants et nous vivions sur le salaire de mon épouse ainsi que d'aides sociales. Après un an de guerre, j'ai fini par signer un compromis aux Prud'hommes, j'ai perdu beaucoup d'argent, mon permis de travail et je me retrouve à pointer au chômage», confie de son côté Francis*. «C'est de l'esclavage moderne. Je suis écœuré, surtout qu'Uber est parfaitement au courant de la situation.»

Le plus grand arnaqueur
«Uber n'est pas un acteur étranger, il s'agit du donneur d'ordre, qui amène les clients et fixe les rémunérations. Cette activité se place dans le cadre de la location de services, soumise à une convention collective de travail. Il est choquant qu'un groupe de la taille d'Uber ne prenne pas ses responsabilités en faisant respecter la législation pour ses chauffeurs», relève Umberto Bandiera. Le secrétaire syndical estime qu'Uber emploie environ 150 personnes à Genève à plein temps et autant de manière ponctuelle.
Autre soucis, les assurances sociales, peu de chauffeurs grévistes disposent d'une carte AVS. «Lorsque j'ai réclamé ma carte, on m'a menacé et envoyé un courriel d'avertissement», assure Paul*, ex-employé de Starlimoluxe. Les déductions sociales sont pourtant bien présentes sur les fiches de paie.
«Uber est le plus grand arnaqueur de travailleurs en Suisse», assène Roman Künzler, responsable de la branche transports d'Unia. «Nous estimons que par ses pratiques, cette société, qui emploie jusqu'à 10000 personnes dans notre pays, économise deux tiers de ses coûts salariaux. Des milliers de chauffeurs qui ne gagnent pas plus de 2500 francs peuvent lui réclamer des milliers de francs. Le problème est que ces affaires sont toujours jugées sur des cas individuels, elles se concluent le plus souvent par des compromis et Uber gagne ainsi du temps en attendant un jugement du Tribunal fédéral.»

Appel entendu
«La nouvelle loi genevoise sur les taxis et les véhicules de transport avec chauffeur contient un article lié au respect du droit du travail et, en cas de violation, les autorités ont le pouvoir de suspendre l'activité d'une société. Nous demandons donc au Département de l'économie d'appliquer la loi et de jouer un rôle de médiateur dans ce conflit», indique Umberto Bandiera. L'appel a été entendu par le conseiller d'Etat Pierre Maudet qui, l'après-midi même de cette journée de grève, convoquait les représentants des grévistes, d'Uber et des deux sociétés incriminées. «La séance a été très tendue, mais un certain nombre d'engagements ont été pris.» Du coup, la grève a été suspendue mercredi soir dans l'attente de l'issue de cette médiation. Une nouvelle rencontre était prévue hier, mardi 12 décembre.
Lancer ce mouvement social n'aura pas été une mince affaire, reconnaît le secrétaire syndical. «Ces salariés n'ont pas de lieu de travail et de rassemblement, cela a été un travail de fourmis que de les approcher; mais nous sommes parvenus à les organiser et ils se montrent finalement très combatifs», se félicite Umberto Bandiera. «Nous craignons maintenant que cette pratique des sociétés partenaires soit mise en place ailleurs en Suisse. Nous espérons que des chauffeurs d'autres cantons entreront en contact avec Unia. Ces sociétés peuvent pousser comme des champignons et il est temps d'agir avant que le système ne devienne inextricable.»

Jérôme Béguin


* Prénoms d'emprunt.

 

 

Edition n° 50 du 13 décembre 2017

 
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