Elle ne savait plus comment allumer son ordinateur
Phychothérapeute et formatrice Catherine Vasey est aussi l'auteure d'un guide sur le burn-out

L'épuisement professionnel dû au stress chronique n'est pas une fatalité. La spécialiste du burn-out, Catherine Vasey, donne de nombreuses pistes dans son livre et sur son site pour mieux vivre au travail.

Précurseur dans le domaine, Catherine Vasey fait figure de spécialiste du burn-out en Suisse romande. Si elle reçoit des patients dans son cabinet, la pédagogue se consacre surtout à la formation des psychothérapeutes, mais aussi du personnel dans les entreprises. Car si cette pathologie n'est pas encore reconnue officiellement par les assurances maladie, elle touche de plus en plus d'employés. Après 18 ans de travail sur ce mal du XXIe siècle, Catherine Vasey a publié un livre intitulé «Comment rester vivant au travail? Guide pour sortir du burn-out». Entretien.

QUESTIONS/REPONSES

Aujourd'hui, on parle beaucoup de burn-out, sans trop savoir ce que c'est vraiment...
Le positif c'est que de plus en plus de travailleurs s'approprient ce terme et sont donc plus attentifs aux petits signaux d'alerte. Le burn-out, ce n'est pas un état qui nous tombe dessus un jour. Généralement, le stress chronique s'installe au bout de 6 mois au moins. C'est un long processus vers de plus en plus d'épuisement, de tensions, de ruminations mentales... Ce tableau clinique s'entraîne de lui-même: un stress permanent augmente la tension, le corps se fatigue, on dort moins bien, on est moins efficace au travail, donc on fait des heures supplémentaires, ce qui crée davantage de fatigue... Mais il faut savoir qu'à tout moment, on peut sortir de ce cercle vicieux pour aller mieux. Le burn-out est généré par le stress chronique mental, émotionnel et physique. Il ressemble au surentraînement d'un sportif qui joue sans arrêt avec ses limites. D'où l'importance de ralentir pour rééquilibrer.

Quelle est la différence entre dépression et burn-out?
Certains médecins estiment que le burn-out est un type de dépression. Mais les dépressions, dont il faut parler au pluriel, n'ont pas forcément à voir avec le stress ou le travail. Si au niveau des symptômes, il peut parfois y avoir confusion, la dépression est moins saisissable, plus lourde et contient souvent des aspects héréditaires. Dans le burn-out, il est possible d'en sortir assez rapidement, si on saisit les bons leviers. C'est d'abord un épuisement physiologique, et non pas un dérèglement psychique. Les patients en burn-out sont en pleine santé psychique, même s'ils peinent parfois à réfléchir.

Comment savoir si on est face à un burn-out professionnel ou si le stress qui engendre l'épuisement provient d'autres sphères?
Certains spécialistes parlent de burn-out parental par exemple - le stress d'être parent pouvant en effet s'apparenter. Personnellement, je cantonne le burn-out à l'épuisement professionnel dû au stress chronique. Bien sûr, avec mes patients, je tiens compte de ce qui se passe dans leur vie privée. Car notre pouvoir de récupération tient à ce qu'on vit hors travail. Se changer les idées, couper avec les problèmes professionnels, avoir une vie privée solide, protègent du burn-out. Mais parfois les préoccupations professionnelles mangent peu à peu la vie personnelle et les ressources s'amenuisent... Au point que les personnes n'ont plus l'énergie de s'investir dans leur vie privée, de voir leurs amis... ce qui peut amener au pire.

Au pire?
Le suicide au travail. Dans une entreprise de Suisse romande, on m'a raconté qu'un employé est sorti d'une séance de travail et est descendu à la cave où il s'est pendu avec sa cravate. Etait-ce lié à un burn-out? On ne le saura jamais. Mais un geste pareil doit faire réfléchir... Dans les cas les plus courants, la personne est débordée d'angoisses et de ruminations, ce qui court-circuite ses facultés de concentration et de mémorisation. Le risque d'erreur et d'accident est dès lors très important. Une patiente me racontait qu'un jour en arrivant à son bureau, elle a eu un blanc total: elle ne savait plus comment allumer son ordinateur. Le risque d'un arrêt de travail est d'autant plus grand lorsque la personne - en état d'épuisement, d'impuissance et de honte de ne pas arriver à faire face - est seule. La honte de faillir est très forte chez les personnes en burn-out, car elles sont souvent très engagées dans leur travail. Etre en arrêt de travail leur est très douloureux. Leur sentiment de culpabilité est fort. C'est plus facile de ne pas aller travailler quand on a une jambe cassée et qu'on ne peut plus physiquement se déplacer.

Quelles pistes pour éviter le burn-out?
Souvent, on essaie de résoudre un problème en s'acharnant, en ne pensant plus qu'à ça pour espérer trouver un soulagement aussi vite que possible. Mais, à long terme, c'est fatigant. Il est beaucoup plus équilibré d'avoir des moments où l'on coupe avec son travail pour trouver des moments d'apaisement et des temps où l'on bouge physiquement - surtout pour les personnes trop statiques des métiers du tertiaire - pour évacuer les tensions physiques et les émotions. Et ainsi éviter d'engueuler son collègue... C'est comme une respiration. Lorsque l'on travaille devant un écran, il faut faire des pauses régulièrement pour mobiliser le corps. Si l'on passe 8 heures devant un écran, puis on se met derrière son volant, puis face à sa télévision, c'est contraire aux besoins du corps. Un cuisinier m'a dit un jour que le burn-out, c'était un problème d'intellectuels. C'est en partie vrai, car il y a une surstimulation du mental et pas assez de mouvements. Mais dans certaines professions d'aide, le stress émotionnel est grand et peut aussi amener au burn-out. Dans les métiers physiques, le stress chronique peut s'exprimer non pas émotionnellement mais à travers la mécanique du corps qui casse à un moment donné. Il s'agit de trouver un équilibre. Un ouvrier par exemple, avec un métier physique, a besoin de temps pour reposer son corps, le détendre...

Pourquoi êtes-vous critique vis-à-vis des médicaments dans le cas de burn-out?
Tout d'abord, je suis psychothérapeute, donc je ne peux pas prescrire de médicaments. Par ailleurs, ils ne résolvent pas les problèmes, car ils ont tendance à anesthésier le patient. Or en cas de burn-out la personne doit se prendre en charge. Ce n'est pas un patient qui patiente. L'antidépresseur peut être une béquille, mais ne résout rien.
Il faut prendre énormément de facteurs en compte. Dans mon livre j'explique les grandes lignes. Dans le suivi individuel, on est dans la dentelle. Par exemple, si la méditation peut aider certains, le jardinage sera parfait pour d'autres, car ses effets peuvent générer un état méditatif similaire... Avec chaque personne, il faut trouver les leviers qui sont les siens. Et le bon moment du retour au travail. Car l'arrêt s'il se prolonge peut devenir contre-productif, et contenir un risque de chronicité, de perte d'estime de soi et de perte de confiance. C'est normal que la personne retourne travailler en tremblant, cela fait aussi partie du processus de guérison. Suite au burn-out, généralement, il n'y a pas de séquelles, mais beaucoup de choses à changer. Si la personne redevient la même qu'avant, il y a de forts risques qu'une autre casse s'ensuive. Elle doit trouver un nouvel équilibre. Apprendre à s'engager avec une saine distance. Etre plus conscient de ses priorités, de ses limites. Cette remise en question permet aussi de donner du sens au burn-out, montrer qu'on peut en retirer du positif. Même s'il ne faudrait pas devoir en arriver là pour changer sa vie...

Préventivement, vous formez notamment des cadres d'entreprises, des agents de sécurité, des ressources humaines, des infirmières...
Un dépistage précoce - permettant de diagnostiquer un épuisement qui pourrait amener à un arrêt de travail - est bénéfique pour la personne comme pour l'entreprise. Plus on identifie rapidement les personnes à risques, plus on peut réagir par des changements au niveau de l'organisation du travail, et au niveau personnel. Ce n'est pas compliqué, mais cela demande un certain engagement.

La solution se trouve donc à différents niveaux: individuel et entrepreneurial. Mais aussi sociétal, non?
Oui, et au niveau scolaire notamment. Je ne m'occupe pas d'enfants, mais j'ai eu en consultation des étudiants et des apprentis, de 15 à 20 ans, déjà en burn-out. Que veut-on pour nos enfants? Avec l'école de plus en plus compétitive, à l'image du monde professionnel, il faut se poser la question. En Finlande, les élèves ont moins d'heures d'école, pas de devoirs, et pourtant les meilleurs résultats européens. Ils ont le temps de jouer. Et c'est cet équilibre de vie qui permet de bien grandir.

Finalement, y a-t-il plus de burn-out qu'avant, ou sont-ils simplement mieux détectés?
Il y a une quinzaine d'années, lors de mes conférences, quand je demandais qui connaissait quelqu'un en burn-out, un cinquième du public levait la main. Aujourd'hui, c'est tout le monde. S'il est certainement mieux détecté, on peut quand même émettre l'hypothèse que l'accélération de la société entraîne une augmentation des exigences, de la rapidité, et de la masse d'informations à traiter. La multiplication des écrans fait qu'on est sollicité constamment. Il n'y a plus de place pour la rêverie. Les valeurs d'aujourd'hui sont basées sur les activités, voire la suractivité, au détriment de la flânerie. Peut-être que face à toutes les sollicitudes, notamment dans les villes pour nous faire consommer, on a plus de peine à supporter le stress au travail. Heureusement, je crois qu'il y a une prise de conscience de l'importance de ralentir, de moins consommer, de se relier à la nature, pour éviter d'aller droit dans le mur.

Propos recueillis par Aline Andrey

Comment rester vivant au travail? Guide pour sortir du burn-out, Catherine Vasey, Editions Dunod, 2017
www.noburnout.ch



De sa propre expérience

Le burn-out, Catherine Vasey l'a vécu personnellement. Dans les années 1990, après avoir réussi son travail de diplôme d'infirmière, elle fait un burn-out lors de sa pratique. Ses symptômes sont, selon elle, classiques: impossibilité à s'organiser, plus aucune empathie pour ses patients et pourtant une hypersensibilité qui l'amène à pleurer pour un rien. «Je me sentais découragée. Cela me posait des problèmes pour travailler, et je devais donc redoubler d'efforts pour y arriver. Je ne comprenais pas pourquoi j'étais dans cette situation d'échec. Pourquoi je n'y arrivais pas. Autour de moi, mes proches me disaient que quelque chose ne tournait pas rond. Mais j'étais dans une situation de déni, car je voulais absolument y arriver quand même. Dans les années 1990, je n'avais pas pu nommer ma souffrance, car personne ne parlait de burn-out. J'ai appris plus tard que ce terme date des années 1970 déjà», raconte-t-elle. Suite à cet échec professionnel, elle se réoriente, suit des études en psychologie à l'Université et se spécialise dans la psychologie de l'adulte au travail. «Je me suis rendu compte en travaillant dans des entreprises que d'autres ressentaient la même souffrance, sans vraiment comprendre ce qui se passait. Et je me suis donc spécialisée dans ce domaine.»
AA

 

 

Edition n° 50 du 13 décembre 2017

 
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