Guignol en personne
Marionnettiste itinérant Bruno Prin perpétue la tradition de Guignol

Si certains s'interrogent sur la profession qu'ils entendent exercer, la question ne s'est jamais posée pour Bruno Prin évoluant depuis toujours dans le monde du spectacle. «Je suis tombé dans la marmite», rigole cet homme de 56 ans comptant dans sa famille six générations de circassiens. Dans sa roulotte installée à Dorénaz en Valais - un mode de vie qui a toujours été le sien -, l'artiste étaye ses propos en ouvrant l'album des souvenirs. Au fil des pages, d'anciennes photos noir-blanc réveillent quelques bribes du quotidien de la tribu de saltimbanques. Le temps a légèrement jauni les images mais en rien terni l'enthousiasme de Bruno Prin, troisième d'une fratrie de six enfants. «J'ai commencé dans le cirque comme clown. Je faisais aussi du jonglage avant de me consacrer à la perche américaine.» Un numéro qui n'a plus cours aujourd'hui, qualifié de périlleux, d'éprouvant, et exigeant rapidité et bonne condition physique. «C'était très joli», commente l'artiste qui a aussi travaillé avec des anneaux. Et s'est initié à la manipulation de marionnettes avec son grand-père. «Mobilisé en 1918, il installait dans les tranchées un petit castelet», sourit Bruno Prin qui finira par quitter le cirque familial, les recettes des représentations ne suffisant pas à nourrir toute la troupe.

A son image
Arrivé en Suisse en 1985, Bruno Prin, marié et père de deux enfants, continue à se produire comme clown et marionnettiste avec de se consacrer uniquement à Guignol. «Je l'ai toujours aimé», affirme, des étoiles dans les yeux, le saltimbanque. Pourquoi? Margaret, son épouse, répond à sa place: «Mais il est guignol. C'est son incarnation. Il est exactement comme lui, drôle, juste, impartial. Il faut le voir pour comprendre.» Bruno Prin l'écoute, manifestement touché. Et de compléter, facétieux: «Il se ferait aussi couper un doigt pour un bon mot.» La personnalité de Guignol fascine également le marionnettiste par sa part de rêve, son franc-parler, sa nature joyeuse, son côté redresseur de torts comme par les différentes lectures que recèlent ses histoires. «Je ne veux pas qu'il disparaisse. Il appartient à la culture francophone et fait rire la Suisse romande depuis de nombreuses années», relève encore Bruno Prin, rappelant l'origine de ce personnage de bois créé par Laurent Mourguet il y a plus de deux cents ans et ses principaux attributs dont un chapeau en cuir carré ou encore un catogan. «La raison de cette coupe? Certains l'attribuent aux canuts qui nouaient ainsi leurs cheveux pour éviter qu'ils ne soient pris dans le métier à tisser. D'autres y voient plutôt une raillerie de la noblesse.» Quoi qu'il en soit, le Guignol manipulé par l'artiste respecte les codes en vigueur. Il est habillé par Margaret, couturière, qui se charge aussi des costumes de ses acolytes ainsi que des décors ou encore de l'administration.

Invisible...
«C'est une entreprise de couple», note l'artiste qui, s'il adore son travail - «faire rire les personnes, c'est le plus beau métier du monde» - n'en relève pas moins les difficultés auxquelles il se heurte en raison de lois tatillonnes et de locations de salles de plus en plus chères. «Les affiches posent particulièrement problème. Dans nombre de communes, on a plus le droit d'en mettre. C'est pourtant un support majeur pour donner envie de voir la représentation. Une invite festive», déplore Bruno Prin tout en soulignant l'aspect social de sa profession. «On crée des liens. On intervient également dans des homes, en présence d'enfants. Tous rient, chantent ensemble.» Autant dire que la magie des marionnettes opère toujours comme la fraîcheur et la simplicité des histoires d'une portée morale. «C'est rassurant de voir qu'à l'heure des tablettes et des jeux vidéo, les enfants restent des enfants. Les spectacles sont très interactifs.» Des moments privilégiés qui font vibrer Bruno Prin bien qu'il demeure le protagoniste de l'ombre, invisible dans son castelet. «Le marionnettiste est l'acteur le plus humble au monde... Même à la fin de la pièce, les gosses veulent saluer et féliciter Guignol. Ils ne voient que lui.» Reste la joie, l'émerveillement et les applaudissements générés par la poupée de bois et ses comparses.

Une passion et un gagne-pain
«J'ai besoin du public, j'ai besoin de l'amuser. Les sourires des enfants sont très valorisants. Et puis, si je n'ai pas choisi mais hérité de ce mode d'existence, je ne me verrais pas non plus faire autre chose», relève encore Bruno Prin qui, en raison de sa vie de saltimbanque, n'a pu suivre un cursus scolaire normal. «L'école était obligatoire mais, ballotté d'une commune à l'autre, relégué au fond de classes bondées souvent sans rapport avec mon niveau, je n'ai jamais appris à écrire...» confie le quinquagénaire insistant sur le fait que son travail n'est pas seulement une passion mais aussi un gagne-pain. Et trouvant dans le passé de sa famille des ressources pour aller de l'avant et poursuivre l'aventure. «J'appartiens aux gens de la balle. Je dois perpétuer la tradition. Pas question de renoncer», note Bruno Prin qui, durant l'été, tient également une école de cirque au Tessin. Et prépare actuellement sa prochaine pièce. «La tournée débute dès l'arrivée des pâquerettes», image le nomade qui manipulera alors un Guignol incarnant un pompier*. Gageons qu'il saura, comme à son habitude, si bien faire vivre sa marionnette que les petits n'y verront que du feu et oublieront la main habile qui l'anime...

Sonya Mermoud


* Informations et calendrier des représentations débutant le 24 janvier: www.ringland.ch

 

 

Edition n° 4 du 24 janvier 2018

 
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