Unia bloque un chantier avec 66% d'intérimaires
L'entreprise Marti Construction s'est engagée à ouvrir des discussions avec Unia mais aussi à convaincre la faîtière patronale

Au petit matin du 24 janvier, Unia Genève a fermé un chantier public pendant deux heures sur lequel opère Marti Construction. Et pour cause, sur 18 travailleurs, seulement 6 sont des employés fixes alors que la loi limite ce taux à 10%. Grâce à la bonne volonté de l'entreprise, le chantier a pu reprendre. Le syndicat de son côté attend des engagements concrets.

«Stop au travail intérimaire sur les chantiers. 10% c'est un maximum!» Les énormes banderoles placardées sur la grue et devant le chantier donnent le ton. Sur le trottoir, alors que le jour se lève à peine, une vingtaine de travailleurs attend patiemment. Unia avait prévenu: la guerre contre l'explosion du travail intérimaire sur les chantiers genevois est déclarée. Après avoir épinglé D'Orlando et Maulini SA, c'est au tour de Marti Construction d'y passer. Actif sur un chantier public de la Fondation pour la promotion du logement bon marché et de l'habitat coopératif à Châtelaine, l'entreprise affiche un taux de travailleurs intérimaires de 66% alors que la loi le limite à 10%. En effet, ce matin du 24 janvier à 7h, sur dix-huit travailleurs, cinq ont des contrats fixes, un est apprenti et les douze autres sont des temporaires. «Déjà en juillet 2016 Marti Construction s'était engagée auprès d'Unia à internaliser bon nombre de ses intérimaires afin de réduire le recours à ce type de main-d'œuvre», rappelle Yves Mugny, responsable du bâtiment chez Unia. Les récentes tournées des chantiers auront prouvé le contraire.

Un pas en avant
La réaction de l'entreprise ne s'est pas fait attendre. «La direction de Marti Construction nous a dit être consciente du problème et qu'elle était d'accord de nous rencontrer avant la mi-février sur la question des temporaires au sein de l'entreprise, rapporte le syndicaliste. Par ailleurs, alors que la Société suisse des entrepreneurs (SSE) se réunit prochainement, Marti s'est engagée à demander à la faîtière patronale d'ouvrir des négociations conventionnelles pour régler la problématique du travail temporaire de manière globale.» Face à cette bonne volonté, les travailleurs ont pu regagner le chantier vers 9h, toujours dans le calme.
«C'est une victoire d'étape, réagit Yves Mugny. Désormais, il va falloir ouvrir de réelles négociations, sans quoi nous continuerons à bloquer des chantiers, et ce jusqu'à ce qu'on trouve une solution et que la limitation du travail temporaire soit inscrite dans la convention.» Pour rappel, la Convention nationale du secteur principal de la construction arrive à échéance cette année. «Nous allons poursuivre nos actions coup de poing, insiste José Sebastiao, secrétaire coresponsable du secteur de la construction. Aujourd'hui c'était Marti, demain ce sera une autre.»

Manon Todesco

Travailleurs du bâtiment, rendez-vous le vendredi 2 février à 18h au syndicat Unia à Genève pour une grande assemblée générale du secteur.

 


Témoignages

Luc*
«Cela fait quatre ans que je travaille exclusivement pour Marti, avec un statut d'intérimaire. J'ai du travail toute l'année. Mes contrats sont renouvelés tous les six mois environ. J'ai les vacances que je demande et Marti m'a fourni tous les vêtements avec leur logo, comme un vrai employé. On ne m'a jamais proposé de contrat fixe, malheureusement. Je dois dire que d'être intérimaire ne me dérange pas plus que ça tant que j'ai du travail, mais c'est vrai que ce serait une sécurité en plus. Je ne suis pas le seul, j'ai plein de collègues qui sont dans la même situation que moi. C'est vrai que depuis que j'ai commencé, je vois de plus en plus de temporaires, de nouvelles têtes. Au début, ça me dérangeait de toujours changer d'équipe, d'arriver sur des chantiers que je ne connaissais pas, avec des gens que je n'avais jamais vus. On ne sait pas comment l'autre travaille, on ne fait pas tout de suite confiance, du coup ça ralentit aussi le travail.»

Olivier*
«J'enchaîne les missions dans le secteur depuis cinq ans à Genève, je passe d'un employeur à un autre. C'est mieux que rien, je suis déjà content d'avoir du boulot, mais on ne m'a jamais proposé de CDI. On essaie de se faire notre place en Suisse mais ce n'est pas facile. Les agences de placement sont correctes pour les salaires: elles ont compris que ce n'est pas parce qu'on est frontaliers qu'elles peuvent faire ce qu'elles veulent de nous. Bien qu'il y ait toujours du travail, sauf parfois l'hiver, je n'arrive pas à me projeter dans l'avenir. Si je veux changer de logement ou acheter un bien immobilier, tout est plus compliqué avec ce type de contrat. Un emploi fixe m'amènerait plus de sécurité et me permettrait d'évoluer, moi et ma famille. Ce qui est aussi difficile en tant qu'intérimaires et frontaliers, c'est qu'on est mal vus par les collègues. Parfois, on ne nous dit même pas bonjour sur le chantier: ils pensent qu'on vient leur piquer leur boulot. Le système est pourri et on doit survivre au milieu. Pour ma part je suis optimiste car je suis jeune, mais pour les collègues qui ont passé 45 ans, ça se corse.»
Propos recueillis par MT

* Prénoms d'emprunt

 

Edition n° 5 du 31 janvier 2018

 
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