Tous les chemins mènent au balafon
Facteur de balafons, Claude Luisier a appris son métier en autodidacte. Plus qu'un gagne-pain une véritable passion

Pas de lignes droites, de routes toutes tracées dans la vie de Claude Luisier. De la génération soixante-huitarde, l'homme a largement bourlingué et exploré différentes voies professionnelles, avant de devenir facteur de balafons en Suisse. Une profession qu'il est le seul à exercer dans nos frontières. Un travail en phase avec sa nature créative, sa sensibilité artistique et cette touche d'originalité qui caractérise ce rêveur et rebelle dans l'âme. «C'est un ami qui m'a donné l'envie de créer des balafons. Il en fabriquait. Et j'avais déjà eu l'occasion d'entendre cet instrument», explique ce Valaisan d'origine parti s'installer au Séchey, dans la vallée de Joux. Dans sa chaleureuse maison du 17e siècle qu'il a rénovée, tirant sur sa cigarette électronique, l'homme de 67 ans, crinière et barbe poil et sel en bataille, revient sur son parcours. Le collège en interne à Saint-Maurice. L'apprentissage de la guitare classique au Conservatoire. Puis l'appel du large et Séville, en Espagne, où il entend se perfectionner dans son art. Projet avorté. La question des équivalences de diplôme et le régime franquiste ont vite fait d'exaspérer le jeune homme d'alors qui abandonne la musique. Et navigue entre l'Afrique de l'Ouest et la péninsule Ibérique, féru de voyages, une composante de sa personnalité.

Formation sur le tas
En 1974, rentré en Suisse, Claude Luisier travaille un an et demi dans une usine d'horlogerie au Sentier. «C'était assez pénible mais, fauché, je n'avais pas vraiment le choix et, avec ma compagne, on avait le projet de repartir», poursuit entre deux volutes de vapeur le sexagénaire avant d'évoquer ses 1500 kilomètres de marche en Andalousie, une saison à l'alpage à la Vallée puis un périple dans le Sahara, au milieu «de ce fabuleux néant minéral» troué de temps à autre d'oasis. Des paysages propres à inspirer cet homme qui pratique la photographie. Une autre de ses passions à laquelle il s'adonne toujours avec talent...
De retour en Suisse après sa virée dans le désert, Claude Luisier effectue un CFC d'agriculture, puis part de longs mois à la découverte de pays du Nord avant d'entamer un apprentissage de forestier-bûcheron et d'exercer quelques années en indépendant dans ce domaine. C'est à cette époque que le balafon entre finalement dans sa vie pour ne plus jamais le quitter. «J'ai appris à en jouer et j'ai fabriqué mon premier instrument en 1982. Deux ans plus tard, je me suis entièrement consacré à ce travail. Pas facile», raconte l'artisan qui s'est formé sur le tas, à force de pratique et d'entêtement, envoûté par le son, le bois exotique, les tonalités festives de l'instrument. Opiniâtreté payante.

Oreille et concentration
Si la profession choisie ne se révèle pas très rentable - «j'aurais peut-être mieux fait de réaliser des cors des Alpes», rigole-t-il - Claude Luisier parvient tout de même, aussi en diversifiant les activités (musicothérapie, stages d'initiation, etc.) à relever le défi. Et, au besoin, mettre du beurre dans les épinards en travaillant de temps à autre pour La Poste. Son savoir-faire dépassera même nos frontières puisque des Africains - le balafon provient du continent noir - figurent parmi ses clients. «Le secret? Disons que le plus difficile est l'acoustique. Il faut pinailler. Ne rien lâcher. Agir sans s'interrompre. Un mélange d'oreille et de concentration» affirme Claude Luisier qui a également joué du balafon dans plusieurs groupes. «Il n'y a pas vraiment de partitions mais des tablatures pour fixer des formules musicales» précise-t-il, gardant la porte ouverte à d'autres projets de CD ou concerts collectifs et faisant une brève démonstration de son art. Des accords cristallins égaient l'atmosphère. Légers et percutants à la fois. Magiques.
Aujourd'hui, bien qu'à la retraite, Claude Luisier continue à fabriquer des balafons.... au gré des commandes... hélas rares ces derniers temps. «Ça fait partie de moi. C'est ma passion et toujours mon gagne-pain, vu ma modeste rente. Il ne s'agit toutefois pas pour moi d'un produit de consommation, mais d'un objet que je réalise avec mes tripes.»

Piège à anges
Dans l'intervalle, l'homme, marié, père et grand-père, profite de balades en forêt, qui le ressourcent, loin de l'excitation et la fébrilité de la plaine, génératrices pour lui de blues. «Avec les années qui passent, j'aspire de plus en plus à une certaine quiétude», confie le sexagénaire qui porte un regard plutôt pessimiste sur le monde, avec «des inégalités sociales croissantes, le crédit accordé à des magouilleurs, les personnes qui marchent sur les autres...» Pas de quoi toutefois le tenir à l'écart d'un bonheur «qui va et vient» associé à la qualité de relations humaines et à la beauté de la nature - il adore notamment les saisons. Et alors que, membre du chœur mixte du Séchey, Claude Luisier trouve aussi de la joie dans le chant. Autant de petites touches colorant l'existence de cet artiste qui rigole volontiers et peut verser des larmes à l'écoute d'une musique particulièrement émouvante. Ce sympathique facteur de balafons fier d'être né un 8 mars - la date de la journée de la femme - qui, interrogé sur d'éventuelles croyances, estime que les anges, virtuels et incarnés, existent... Tombés sous le charme de ses mélopées?

Sonya Mermoud

 

Edition n° 5 du 31 janvier 2018

 
Imprimer l'article
 
Haut de la page