Demo Scope doit être exclu des marchés publics
Des employés genevois de l'institut de sondage soutenus par Unia dénoncent des conditions de travail catastrophiques

Pressions sur le personnel, insultes, discriminations, annulation des heures de travail à la dernière minute ou encore sondages truqués, la liste des griefs contre l'institut de sondage Demo Scope à Genève est longue. Après avoir essuyé le refus de l'employeur d'ouvrir le dialogue sur les multiples violations de la Loi sur le travail, le syndicat exige que l'Etat l'exclue des marchés publics. Demo Scope, de son côté, nie en bloc.

Jusqu'en 2015, tout allait plutôt bien chez Demo Scope Genève SA. L'institut de sondage, mandaté par des entreprises privées comme par des entités publiques telles que les HUG, les TPG ou encore l'Etat de Genève, emploie une majorité d'étudiants. Ceux-ci font part de leurs disponibilités et acceptent, ou pas, les créneaux de travail proposés. Ils sont sollicités en fonction de critères objectifs comme l'ancienneté ou encore la performance. Du travail sur appel, certes, mais avec une certaine liberté qui permet aux étudiants par exemple de ne pas venir travailler pendant un mois s'ils le souhaitent en période d'examens.
Mais en 2015, un nouveau responsable de laboratoire est intronisé. Et début 2016, alors que le nombre de mandats baisse considérablement, une série de nouveaux enquêteurs est embauchée. Les critères d'attribution, quant à eux, disparaissent. Et le volume horaire de travail par personne diminue. «Nos salaires ont baissé de manière drastique», commente l'un des employés présents lors de la conférence de presse organisée par Unia le 13 juillet, qui a préféré, comme ses collègues, conserver l'anonymat. Autre nouveauté: les enquêteurs doivent se rendre disponibles au moins deux soirs par semaine, sans pour autant être assurés d'avoir du travail. «Nous recevons le planning le vendredi soir pour le lundi, alors que la loi prévoit un minimum de deux semaines à l'avance, et on peut se voir annuler notre jour de travail le matin pour le soir, sans en être notifié directement», dénonce une autre employée. Payés en heures effectives, les collaborateurs voient donc leur salaire journalier se rétrécir.

«Climat de terreur»
Outre les violations de la Loi sur le travail, en particulier la violation systématique de l'art. 69 OLT1 sur l'affichage des horaires de travail, les employés dénoncent des comportements discriminatoires envers certains travailleurs. «Il y a clairement une volonté de diviser le personnel et de pousser les plus anciens à partir», souligne Jamal Al-Amine, secrétaire syndical à Unia Genève. Les employés confirment. «Nos pauses WC sont chronométrées et si on dépasse 4 minutes, notre salaire est amputé, alors que d'autres peuvent prendre le temps qu'ils veulent.» «Les bonus sont attribués au bon vouloir des supérieurs.» «Après avoir organisé une réunion pour discuter avec les collègues de ces problématiques, j'ai été supprimée du planning. Mon salaire est passé de 1600 francs à 300 francs puis à 0.»
A cela s'ajoutent les humiliations en public de la part des superviseurs, les cris ou encore les insultes, qui ont rendu l'ambiance de travail délétère. «Ils ont installé un véritable climat de terreur», résume une collaboratrice. Un autre raconte qu'un dimanche, le superviseur qui était tenu d'ouvrir le laboratoire est arrivé avec 30 minutes de retard, les empêchant de commencer à l'heure. La demi-heure en question ne leur a pas été rémunérée.

Sondages truqués
Enfin, un autre problème grave a été révélé par les employés: le trucage des sondages. «Il est souvent compliqué d'avoir des jeunes, du coup notre superviseur nous demande de tricher sur l'âge de la personne interrogée afin de terminer plus vite le sondage.» Hormis les âges, la tricherie porte aussi sur la falsification des réponses pour pouvoir poursuivre le sondage ou encore sur la personne qui répond dans le ménage... Une politique récente, car avant, explique une employée, on nous demandait de respecter scrupuleusement les données, sans quoi on pouvait être licencié avec effet immédiat.

Unia exige des sanctions
Face à ces accusations, le syndicat Unia a envoyé un premier courrier à Demo Scope fin février pour lui demander d'ouvrir un dialogue constructif. Fin avril, Demo Scope refusait toute rencontre, niant les accusations. Même si l'entreprise ne dépend pas d'une convention collective de travail (CCT), elle est tenue de respecter les usages, à savoir la Loi sur le travail. Un contrôle de l'Inspection paritaire des entreprises a été mené au sein de la société. Les résultats ne sont pas encore connus mais le syndicat pense que l'Office cantonal de l'inspection et des relations du travail doit désormais traiter le dossier pour rendre une décision. «Aujourd'hui, nous demandons à l'Etat de Genève de mettre de l'ordre dans ses mandats et d'exclure Demo Scope des marchés publics», insiste Jamal Al-Amine.
Contacté par L'Evénement syndical Demo Scope, de son côté, conteste toute violation de la Loi sur le travail. L'entreprise rejette également les accusations quant à son intégrité et assure que les codes de conduite sont respectés.

Manon Todesco


Employés impuissants
Suite au renouvellement hiérarchique et à l'apparition des problèmes, les anciens employés se sont emparés du problème pour tenter de faire changer les choses. Mais face à l'immobilisme de leur direction et aux représailles, ils ont demandé de l'aide au syndicat Unia dans l'espoir de voir leurs conditions de travail et celles de leurs collègues améliorées. Aujourd'hui, ils veulent faire entendre leur ras-le-bol et dénoncer ces conditions de travail inacceptables. «La plupart de nos collègues sont solidaires, mais ils ont peur.» Et pour cause. Après avoir envoyé un mail à sa direction pour exposer les problématiques genevoises, l'un des employés a été licencié pour perte de confiance. Une autre a été licenciée avec effet immédiat par quelqu'un qui n'était pas habilité à le faire, puis empêchée d'accéder à son lieu de travail. Et enfin, une dernière a dû s'inscrire au chômage après plusieurs années de service, évincée du planning...

MT

 

 

Edition n° 30/31 du 26 juillet 2017