Galderma m'a fait grandir Nestlé m'a tué
Près de 200 salariés venus de la région niçoise ont débarqué à Vevey pour se faire entendre après la fermeture de leur site

Emotion, larmes et colère ont été exprimés par les salariés de Galderma devant la multinationale veveysanne. Après des mois de lutte et de fin de non recevoir, ils s'étaient invités au plus haut niveau pour tenter de discuter de leur avenir, brisés par l'annonce de la fermeture du centre de recherche et de développement situé à Sophia Antipolis près de Nice.

C'est un drame social qui se joue à 600 kilomètres de là. Un drame qui s'est exprimé avec force vendredi dernier devant le palais de verre de la multinationale Nestlé à Vevey. Dans une ultime tentative de se faire respecter, de se faire entendre par une direction mue par le seul profit, quelque 200 salariés de l'entreprise Galderma avaient fait le voyage en bus durant la nuit depuis la région niçoise jusqu'à la cité de la Riviera lémanique.
Galderma fait partie de Nestlé Skin Health, une filiale de Nestlé active dans les soins dermatologiques et dont le siège est à Lausanne. Le personnel de cette filiale fait les frais d'une réorientation visant à se limiter aux médicaments oraux et par injection. L'annonce de la fermeture du centre de recherche & développement de Galderma à Sophia Antipolis près de Nice est survenue en septembre dernier, juste après que Nestlé Skin Health ait annoncé celle de son site d'Egerkingen dans le canton de Soleure, détruisant 190 emplois. A Nice, 550 personnes sont touchées. Le plus grand laboratoire de recherche dermatologique du monde fermera ses portes en septembre 2018. La proposition alternative pour le maintien des emplois a été rejetée par la direction. Une centaine de salariés devraient être délocalisés en Suisse, à La Tour-de-Peilz.

Unité et détermination
«Licenciés, sacrifiés!» Ce vendredi matin, les 200 employés de Galderma, chimistes, biologistes, laborants, scientifiques, etc. ont crié trois heures durant leur colère, parodiant la chanson de la Reine des neiges pour évoquer le choc brutal de l'annonce de la fermeture de leur site. «Nestlé, nous voilà, nous sommes Galderma!» Les slogans ont fusé le long du trottoir, puis sur le gazon de la multinationale où les employés avaient pris leur quartier. Des flashmobs, symbolisant le personnel foudroyé par Nestlé, et des hakas, ces danses de guerriers maoris cherchant à intimider l'adversaire, ont également jalonné une matinée remplie d'une force et d'une unité impressionnantes.
Vers 10h, les 200 salariés de Galderma ont formé une haie d'honneur pour soutenir leur déléguée syndicale, Nathalie Strauss de la CFDT. Elle devait rencontrer des responsables de Nestlé, en compagnie d'autres syndicalistes du comité européen du groupe. «Nestlé du respect, pas de plan au rabais!» ont scandé les manifestants sous les fenêtres de la direction. Devant les portes de verre, un petit garçon, drapeau français au vent, venu avec ses parents... Certains ont entonné la Marseillaise.
Puis les portes se sont ouvertes sur les pas de deux responsables de Nestlé et de Galderma. Alfredo Silva, responsable des ressources humaines de Nestlé pour l'Europe, s'est avancé vers les manifestants. Et s'est retrouvé devant un mur de salariés, grimés et scandant, dans un nouvel haka: «Galderma, au combat. Galderma, on vaincra. Nous virer, ça jamais. Du respect! Du respect!» Un moment intense, où le drame humain vécu par les salariés s'est révélé avec force. Des yeux rougis, des larmes, séchées discrètement. «Je vous comprends, vous êtes fatigués, après une nuit dans le bus», a indiqué Alfredo Silva aux employés. Il a également relevé que la société qu'il représente «a tout fait de manière correcte».

Porte entrouverte
Une petite heure plus tard, à l'issue de la rencontre à laquelle participaient aussi le directeur de Galderma France, et d'autres responsables de Nestlé, dont Peter Vogt, vice-président du conseil d'administration, une lueur d'espoir. La déléguée syndicale Nathalie Strauss a expliqué qu'Alfredo Silva s'était engagé pour que chaque salarié puisse trouver une issue heureuse. «J'ai envie de croire que ce sont des personnes de parole. Les messages sont passés. Nous sommes heureux car ils ont entrouvert une porte jusqu'ici fermée. Maintenant, nous voulons l'ouvrir complètement», a-t-elle confié au journal Nice Matin. «Nous ne lâcherons pas et nous obtiendrons ce que nous voulons: une transparence dans la recherche d'un repreneur et des mesures d'accompagnement dignes pour chaque salarié».
De son côté, Nestlé a dit s'engager à faire tout son possible pour trouver un repreneur. Pour l'heure, les négociations sur le plan social se poursuivent, jusqu'à la mi-mars. «J'ai bon espoir, il y a une ouverture. Nous avons finalement eu des êtres humains face à nous», relève Jacqueline Baroncini, responsable de l'Union internationale des travailleurs de l'alimentation (UITA) qui accompagnait la délégation des salariés de Galderma, même si ce ne sont que des engagements oraux.


Sylviane Herranz


Une pétition a été lancée pour soutenir les salariés de Galderma.
Elle est disponible sur le site www.change.org.
Leur lutte peut aussi être suivie sur facebook et twitter.

 

 

Bruno Mehul, chercheur en biologie, depuis 15 ans à Galderma
«Cette fermeture est dramatique pour le personnel. Il y a des familles monoparentales, des couples qui travaillent là, qui se sont connus à Sophia Antipolis. Il y a aussi des personnes avec handicap, et près de 80 seniors, pour qui il sera très difficile de retrouver un emploi.
J'ai 56 ans, je suis loin d'une retraite anticipée. Et beaucoup de collègues sont dans ma situation. Nous avons l'expertise, nous ne voulons pas arrêter de travailler. Nous avons une éthique. C'est nous qui défendons la recherche en dermatologie. C'est pour cela que l'on se mobilise autant pour arriver à se faire respecter.
Nous ne représentons que le 0,16% de la masse salariale de Nestlé, ça ne leur aurait rien coûté de nous traiter normalement. Leurs propositions de plan social sont insultantes. Mais nous sommes très unis et solidaires.»


Gaëlle Polge, recherche en chimie-analytique, depuis 7 ans à Galderma

«Nous sommes là pour être entendus. Nous demandons du respect par rapport au plan de départ qui nous a été communiqué. Nous voulons qu'ils trouvent une solution respectueuse pour nous tous. Moi et mon compagnon perdons notre emploi. Ce sont deux fois plus de questions qui se posent.
Depuis l'annonce de la nouvelle, nous avons beaucoup de mal à travailler. La motivation a baissé, le cœur n'y est plus. C'est dur de travailler pour des gens qui ne veulent plus de nous, très dur.»


Nathalie Strauss, déléguée syndicale du site, salariée du laboratoire
«Les mesures d'accompagnement qui ont été proposées sont indignes. Certes, en France c'est mieux réglementé qu'en Suisse, mais là, c'est à peine le minimum. Galderma a aussi touché 100 millions de crédit d'impôts pour la recherche sur 4 ans, 25 millions par an. Le but de ces avantages fiscaux est de favoriser l'embauche... Nous avons bien sûr alerté les pouvoirs publics qui nous soutiennent.
Depuis 2014, Nestlé est le seul actionnaire de Galderma. Je n'explique pas cette décision de fermeture, ça n'a pas de sens. Il n'y aura plus de recherche dermatologique sur tout le territoire européen. Ici, à Entre-deux-Villes, il n'y aura qu'un seul centre, avec des gens derrière un écran qui travailleront avec des sous-traitants. Et ils demandent aux gens de Galderma de postuler à leur propre poste, comme s'ils ne connaissaient pas les compétences des salariés!
Ils sont en train de dégraisser Nestlé. Nous sommes le brouillon de ce qu'ils vont faire à des milliers de salariés de ce groupe très largement bénéficiaire. Nestlé doit faire attention à son image de marque...»


Lauriane, maman de Ilann, 17 mois, et compagne d'un salarié

«J'ai été très choquée par l'annonce de la fermeture. On ne s'y attendait pas du tout. Galderma était une société en laquelle on avait une pleine et entière confiance. Pour moi, c'est un mythe qui s'est effondré. Il y a 550 salariés, c'est une grande famille. Beaucoup sont des amis. Je me sens concernée non seulement par rapport à mon conjoint, mais aussi pour tous ces gens, on ne sait pas comment ils vont rebondir. C'est un changement de vie brutal. Et c'est très difficile de retrouver un emploi dans des professions si spécialisées.
Nous demandons du respect à la direction de Galderma. Les gens sont depuis des années dans cette société, ils ont tout donné, y ont évolué. Il y a un slogan porté aujourd'hui qui représente bien cela: "Galderma m'a fait grandir, Nestlé m'a tué." Les gens ont fait leur carrière là-bas. Et pour des questions d'argent, de stratégie, ils sont sacrifiés.»

 

 

 

Edition n° 7/8 du 14 février 2018