Militant au grand coeur
Enseignant à la retraite Jacques Depallens continue de s'engager en faveur des migrants

Solidarité. Engagement. Actions. Des mots qui trouvent un ancrage concret dans la vie de Jacques Depallens. A 72 ans, cet inlassable militant continue d'œuvrer pour un monde meilleur. Un monde où les exilés, indistinctement de leur origine et de leur parcours, ne se retrouvent pas sans ressources, sans soutien. Un monde qui ne se décline pas en quelques étiquettes et clichés réducteurs mais où la compréhension de situations, la recherche de leurs causes et l'impérative nécessité d'agir montrent le chemin. Une approche que Jacques Depallens - sympathisant actif du collectif Jean Dutoit qui soutient une centaine d'Africains occupant un bâtiment à Lausanne et professeur de français pour des migrants - a fait sienne. Une vision fondée sur la défense de valeurs essentielles. Tournée vers les autres. Et nourrie par l'espoir d'un changement qui, tardant à venir, pousse Jacques Depallens à dire aujourd'hui qu'il n'est pas heureux. «J'attends toujours le basculement, comme en Mai 68», lance le retraité sans se montrer pessimiste pour autant et tout en reconnaissant que des «énergies importantes, provenant de la base», tendent à émerger. «Mais peut-être qu'il sera alors trop tard pour moi», poursuit cet homme révolté sans se départir pour autant de son calme. Une indignation aux racines multiples. Contre la guerre. Contre l'absence de solutions aux questions migratoires, écologiques, à la maltraitance de la main-d'œuvre dans nombre de pays... Et de dénoncer «les abus des oligarchies, l'usurpation d'un pouvoir orienté vers de seuls intérêts égoïstes au lieu du bien commun».

Des étoiles dans les yeux
Jeune déjà, le licencié en Lettres défend des projets sociaux. En porte-à-faux avec la «frileuse» direction du collège où il enseigne à Chavannes, il n'hésite pas alors à quitter son poste et entreprend de compléter son cursus par une formation de bibliothécaire, à Villeurbanne en France. De retour dans nos frontières, Jacques Depallens travaille quelques années à la Bibliothèque cantonale universitaire. Tout en rêvant de s'installer au Nicaragua. En 1984, l'idée se concrétise. Le Lausannois part avec sa compagne et ses deux filles - un fils naîtra encore de cette union - à Managua où il dirige une école du soir, à la Faculté des sciences humaines, qui forme des personnes en cours d'emploi aux fonctions de bibliothécaire et documentaliste. L'évocation de cette période allume des étoiles dans les yeux bleus de Jacques Depallens. Il se rappelle avec émotion du bus local qui le ramenait le soir chez lui, à l'issue de son travail. Un bus bondé d'étudiants vibrant de cet espoir révolutionnaire incarné par le nouveau régime sandiniste qui avait décrété l'instruction gratuite. Il se souvient de cet élan porteur accompagnant la construction d'un nouveau pays, de la richesse des débats nourris par une démocratie participative, des réflexes de justice sociale... Autant de temps forts particulièrement motivants pour le Vaudois en phase avec l'idéologie anti-impérialiste, les combats de l'extrême gauche, du mouvement ouvrier. L'homme s'était d'ailleurs largement impliqué en terre vaudoise dans le Comité d'action syndicale, actif dans plusieurs secteurs du monde du travail, fondateur du journal Lutte ouvrière, auquel il collaborait. Avec des camarades, il consacrait beaucoup de temps à épauler les travailleurs saisonniers. Il s'était aussi largement engagé aux côtés des employés-grévistes de l'usine Matisa, à Crissier, en 1976. «Un des exemples les plus aboutis des batailles menées à l'époque, souvent en contradiction avec les directions syndicales, jugées collaborationnistes du patronat.»

Peur de l'indifférence
En 1987, le vent commence à tourner au Nicaragua. Jacques Depallens rentre en Suisse. Et travaille comme enseignant dans des classes d'accueil pour jeunes migrants. Fonction qu'il occupera jusqu'à la retraite, en 2006. «Nous avions créé un projet pilote avec deux classes de ce type. Aujourd'hui, elles sont au nombre de 35», raconte l'homme qualifiant cette expérience professionnelle de «grand bonheur». «Une école du monde. Avec des élèves très motivés et des réussites étonnantes.» Après un passage à la Municipalité de Renens, Jacques Depallens intègre, en 2015, le Collectif Jean Dutoit où il donne des cours de français dans un des squatts à Renens. Et peu lui importe si la démarche enfreint la loi. «Un délit de solidarité... Mais il est impossible de rester inactif face à cette population vulnérable. Sans droits. Criminalisée.» Jacques Depallens s'investit encore dans l'école autogérée «Franc Parler» à Renens et différents projets citoyens. Autant d'engagements balisant la vie du septuagénaire qui se définit comme une personne lucide et optimiste. Constamment en quête de vérité, la sachant complexe. Et tout en se désespérant de la «forte aliénation consumériste» caractérisant l'Occident. «On cherche le bien-être via des objets futiles», lance celui qui confie sa peur de l'indifférence. Alors qu'il trouve l'énergie à ses combats dans les liens qu'il cultive toujours avec l'Amérique latine. Des échanges vitaux, créatifs, alimentés encore par des voyages réguliers sur place. Et Jacques Depallens de conclure: «Je ne me sens pas en fin de parcours. Je suis toujours animé par mes envies initiales de comprendre, d'approfondir les choses. Je poursuis la même aventure. Politique, sociale et de développement personnel.» Une aventure où la solidarité et l'éloge de l'altérité sont autant de valeurs qu'incarnent sans relâche cet indigné au grand cœur...

Sonya Mermoud

 

 

Edition n° 15 du 11 avril 2018