De l'arbre à palabres aux livres
Estelle et Lamine Konté ont silloné deux ans durant le pays madingue en Afrique récoltant contes, proverbes, devinettes....

Il était une fois un roi qui possédait un gigantesque champ de coton que personne ne pouvait récolter. Savez-vous quel est ce champ? Il s'agit de la voûte nocturne, piquée d'étoiles... Une devinette rapportée par Estelle et Lamine Konté de leur périple. Un voyage hors du temps, effectué à leur rythme, qui les aura conduit au cœur de la tradition mandingue et de sa magie. De la Casamance, au Sénégal, à Ségou, au Mali, en passant par la Gambie, la Guinée Bissau et la Guinée Conakry: le couple a sillonné l'ancien royaume des Mandés deux années durant dans le but de recueillir contes, historiettes, proverbes, énigmes et témoignages propres à cette région. Une démarche effectuée à pieds, le seul moyen selon les deux baroudeurs de «ressentir vraiment une terre» et propre à faciliter le contact avec les habitants. Les voyageurs ont aussi respecté le protocole s'adressant toujours en premier lieu, dans les hameaux visités, au chef du village. «C'est lui qui donnait les interviews ou qui se chargeait de nous mettre en contact avec les anciens ou d'organiser une rencontre avec l'ensemble des habitants, sous l'arbre à palabres» expliquent les reporters improvisés qui ramènent dans leurs valises une large littérature, étoffée de photographies.

Initiés à des secrets
«Nous préparons aujourd'hui un livre et un dictionnaire des mots et expressions mandingues menacés de disparition. Nous cherchons une association qui nous aidera à leur diffusion. Le matériau récolté ne nous appartient pas», précise le couple mixte, Estelle étant valaisanne alors que son époux vient du Sénégal. Et même si un proverbe africain prévient en substance «qu'avec l'écriture, l'esprit devient paresseux», il en va là de la préservation de traditions orales ayant tendance à se perdre.
Parmi les nombreuses surprises et découvertes émaillant leur périple, les Konté ont été particulièrement émus par deux événements. Lamine, provenant de Kera Kunda, en Casamance, a retrouvé la trace de ses ancêtres et vérifié la véracité de certaines «légendes» liées à l'origine de son village. Estelle a pour sa part été particulièrement touchée par le témoignage d'un vieux guérisseur l'initiant, elle et son compagnon, aux secrets des plantes avant de décéder quelque temps plus tard. «Un cadeau étrange et magnifique. Nous sommes ses seuls héritiers. Personne ne l'avait auparavant interrogé sur ses connaissances.»

Frayeurs...
Si les Konté affirment avoir toujours été fort bien accueillis, ils ont parfois créé l'étonnement. «Certains trouvaient bizarre que Lamine, qui peut vivre en Europe - un rêve de nombreux Africains - revienne sur ses terres» note Estelle qui, de son côté, laissait parfois aussi ses interlocuteurs perplexes. «Ils s'inquiétaient de savoir, par exemple, si je pourrai m'adapter à leur nourriture. Mais dès que je parlais leur langue, ils étaient rassurés.» Au rayon des anecdotes amusantes, la jeune femme relate aussi la peur qu'elle a suscitée dans un village. «Nous étions arrivés tardivement et n'avions, à l'exception du chef, pas encore rencontré la population. Je me suis levée la nuit et j'ai croisé des femmes qui ont hurlé en me voyant. Elles m'ont prise pour un esprit de la forêt...» Estelle aura aussi pour sa part connu une des plus grandes frayeurs de son existence en se retrouvant face à face avec un énorme scorpion dans une case peule. Son sang-froid et le coupe-coupe acéré de Lamine auront néanmoins eu raison du danger...


... et richesses
Découvertes, mais aussi aventure en duo et intérieure... «Ce voyage nous a permis de renforcer nos liens» déclare Estelle qui affirme avoir également appris, à travers cette expérience, à prendre du recul et à relativiser certains aléas de l'existence. «J'ai moins de craintes par rapport à l'avenir. Au niveau professionnel par exemple ou sur des questions d'image. La sagesse populaire est très nourrissante» témoigne la Valaisanne, mariée à Lamine depuis 2004. Quant à son époux, il relève la richesse des personnes rencontrées. «Je savais déjà qu'il ne fallait jamais sous-estimer quiconque. J'ai été conforté dans cette opinion. Chaque personne est riche. J'ai beaucoup reçu et j'entends bien le partager.» De retour en Suisse, chargé d'une énergie nouvelle, le couple cherche aujourd'hui un emploi. Animatrice socioculturelle, Estelle aimerait effectuer un travail en relation avec les migrants. Lamine - ancien médaillé d'or aux championnats de kung-fu du Sénégal en 1999 - espère enseigner les arts martiaux. Et tous deux, conteurs professionnels, se réjouissent d'étoffer leurs histoires de nouveaux récits glanés tout au long de leur parcours. Des «manding késo» ou graines de paroles mandingues propres à fertiliser l'imaginaire voyageur...


Sonya Mermoud

Davantage d'informations: www.estellelamine.org


 

Edition n° 18 du 4 mai 2011