Attention au bourrage de crâne

«La vérité est la première victime de la guerre», a déclaré la présidente d’Unia, Vania Alleva, lors de la manifestation en faveur de la paix en Ukraine qui a rassemblé 40000 personnes le 5 mars à Zurich. Une chape de plomb s’est en effet abattue sur la Russie. Les journalistes ne peuvent plus faire leur travail après l’adoption d’une loi par la Douma sanctionnant de quinze ans de prison les «informations mensongères» concernant les forces armées. A cela s’ajoute le blocage de sites d’information étrangers et de réseaux sociaux accentuant l’isolement des Russes. Un nouveau rideau de fer s’abat sur l’Europe. Et il est tiré des deux côtés. Dans le cadre des sanctions, l’Ouest coupe les uns après les autres les liens nous unissant à la Russie et pratique aussi des atteintes à la liberté d’expression et au droit à l’information. L’Union européenne a ainsi interdit la diffusion de la chaîne Russia Today (RT) accusée de «propagande». En Suisse, RT a été retirée des bouquets de Swisscom et de Sunrise. Le site Sputnik est aussi dans le collimateur de Bruxelles. Les syndicats des médias et la Fédération internationale des journalistes ont protesté contre ce précédent inquiétant.

Cette censure se produit dans le contexte d’un rouleau compresseur médiatique, de journalistes embarqués d’un seul côté et de médias relayant les informations des autorités ukrainiennes sans trop les vérifier. Kiev accuse l’armée russe de cibler les civils, les hôpitaux et les centrales nucléaires, celle-ci dénonce l’utilisation de boucliers humains par les Ukrainiens. Tout bombardement est bien sûr condamnable. Mais en général, dans un conflit, les deux parties mentent. Disposer de différentes sources est important pour essayer de démêler tout cela. Et pour garder, malgré les émotions, un peu de recul. Ce qui n’est pas facile lorsqu’on nous répète à longueur de journée que «Poutine ne va pas s’arrêter là» et qu’après l’Ukraine, son armée, qui pourtant piétine, va s’en prendre à d’autres pays.

Il est normal que notre sympathie et notre solidarité se portent vers les Ukrainiens. Mais nous devons prendre garde aux manipulations, car nos dirigeants ont une humanité à géométrie variable. Les Ukrainiens sont aujourd’hui accueillis à bras ouverts chez nous, tant mieux. Mais comment oublier que les réfugiés passant par la Biélorussie étaient à l’automne dernier pourchassés dans les forêts polonaises? La compassion n’est pas la même lorsque le bombardement a lieu à Marioupol ou à Gaza, où Israël ne risque pas de sanctions. Il ne s’agit pas d’absoudre ou de relativiser: l’attaque du 24 février est inadmissible. Comme l’était celle de l’Irak en 2003. Il faut garder en tête ce double standard. Depuis 2015, une coalition emmenée par l’Arabie saoudite et soutenue par les Etats-Unis et la France intervient au Yémen contre les Houthis. Cette guerre a fait près de 400000 morts. Près de 60% des décès sont dus aux conséquences indirectes du conflit, telles que la sous-nutrition et les maladies. Selon l’Unicef, 10000 enfants ont été tués ou blessés directement par les combats. Et les attaques continuent. Bien loin des caméras.