Bolsonaro, notre visage

Les forêts d’Amazonie brûlent, comme chacun sait – et voici qu’apparaît plus nettement le visage de Jair Bolsonaro, le président du Brésil. Dans toute sa grossièreté, bien sûr, au premier coup d’œil.

Bolsonaro rêvant de la période à laquelle les militaires étaient au pouvoir dans son pays en y multipliant les enlèvements, les assassinats ciblés et les exécutions sans jugement, dont il perpétue d’ailleurs la symbolique en imitant de la main la forme d’un pistolet, avant de réarmer dans la réalité ses concitoyens au nom de la légitime défense.

Bolsonaro tout agenouillé devant les lobbies de l’agrobusiness, qui soutinrent largement sa campagne électorale, et dont il sert aujourd’hui les intérêts en se débarrassant de tous les organismes institutionnels et de tous les dispositifs légaux visant à limiter jusqu’ici la destruction des forêts primaires brésiliennes dont le sol est convoité par les industriels de l’huile de palme ou du soja, et le sous-sol par les grands groupes miniers.

Bolsonaro raciste, encore, face aux populations amazoniennes qu’il nomme indigènes avec un mépris agressif (alors qu’elles sont indigènes selon les ondulations millénaires de la plus noble Histoire), et qu’il prétend soulager de leur arriération civilisationnelle – de telle manière qu’elles iront immanquablement grossir la masse des démunis peuplant les favelas du pays.

Bolsonaro climatosceptique enfin, une attitude qui relève du négationnisme intellectuel pur et simple tant la démonstration du désastre environnemental planétaire est établie jusqu’au degré de l’indiscutable. Mais un climatosceptique si brutalement autoproclamé qu’il devient, aux yeux des masses électorales souffrantes et d’autant plus crédules, la figure admirée du politicien enfin franc-tireur et décidé. Exactement comme Trump, d’ailleurs, ce crétin du nord n’ayant pour instrument dialectique que son arrogance de businessman.

Voilà. Bolsonaro comme caricature ambulante. Celui qui s’est placé pour façonner sa trajectoire, comme tout pervers, à l’extérieur des normes intellectuelles et comportementales usuelles. Une sorte d’accident statistique incarné, qui constituerait un modèle dont nous pensons différer fondamentalement. Assez fondamentalement, d’ailleurs, pour rêver de faire destituer et même d’assassiner ce président perçu comme le responsable déterminant d’un écocide aux conséquences planétaires.

Or c’est plus complexe, comme on s’en doute, j’espère. Parce que les personnalités humaines, de la plus vertueuse à la plus vicieuse, s’emboîtent quasi génétiquement les unes dans les autres. Parce que je contiens en moi-même un peu de Bolsonaro. Non pas parce que je regretterais comme lui le pouvoir de quelconques militaires, mais parce que j’appelle de mes vœux la mise en application d’un principe d’ordre économique et social clair au sein de nos sociétés, à l’instar d’un Montesquieu qui le définit et le promut dès 1748 en publiant L’Esprit des lois. Du bolsonarisme en proportion infinitésimale. Contrôlée.

Et parce que je contiens en moi-même un peu de Bolsonaro dans la mesure où je soutiens à ma façon les exécrables lobbies de l’agrobusiness auxquels il s’est prostitué. Ce n’est pas que je les admire ou les estime: ils me font vomir. Mais parce que je suis un consommateur immanquablement captif de la filière alimentaire planétaire recourant aux produits tirés de la culture des palmiers à huile ou du soja. Cette filière notamment fondée, en partie, sur la destruction des forêts amazoniennes.

Ainsi vont les choses qui constituent le drame absolu de l’espèce humaine. Celui qui la différencie de toutes les autres espèces animales. Le drame de l’espèce humaine, ce n’est pas le fait que chacun de ses représentants contient un peu de ses congénères, et lui ressemble ne serait-ce qu’en proportion infinitésimale, du plus vertueux jusqu’au plus vicieux.

C’est que la notion d’un intérêt général entre ces extrêmes n’existe pas. Et c’est que, dans le prolongement logique de cette débilité, la conscience de cet intérêt général à long terme et même à moyen terme existe encore infiniment moins.

A partir de la dose infinitésimale de bolsonarisme que nous contenons chacun, nous ne savons rien construire. La phrase prodigieuse du poète Rainer Maria Rilke ayant écrit que «toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours attendant que nous les secourions» ne nous sert à rien. Nous ne secourons pas nos pires adversaires. Et les flammes nous dévorent.