Des formations peu qualifiées face à la dureté du monde du travail

Des apprentis de de différents domaines au travail.
© Archives/TP/OV/TP/PN

L’apprentissage permettant de décrocher une Attestation fédérale de formation professionnelle (AFP), existant dans une soixantaine de métiers, dure deux ans. Il est avant tout axé sur la pratique.

La dureté du monde du travail affecte davantage les jeunes et les personnes ayant des formations de base telles que l’Attestation fédérale de formation professionnelle. Une problématique qui interroge également l’insertion socioprofessionnelle

L’évolution du monde du travail a fait émerger de nouvelles conditions d’emploi principalement subies par les individus détenteurs d’un diplôme peu valorisé. Horaires de travail flexibles, instabilité de l’emploi, mépris des collègues et de la hiérarchie, recours aux aides de l’Etat, telles sont les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Avec l’objectif de la Confédération de qualifier 95% de la population au niveau du secondaire II, le paysage professionnel a vu naître l’Attestation fédérale de formation professionnelle (AFP). Un diplôme particulièrement peu reconnu et dont les détenteurs semblent être à présent les principales victimes de ces changements.

Un monde du travail en mouvement

Ces dernières décennies, le monde du travail a connu d’importants changements. La fin des Trente glorieuses a sonné le glas d’une société industrielle fondée sur un modèle ayant pour but de produire des biens standardisés pour une consommation de masse. Le passage au système post-fordiste, basé quant à lui sur la différenciation de la production, a induit de nombreux bouleversements. En exigeant une flexibilisation des conditions de travail, ce système a créé de nouvelles formes d’emplois précaires, parmi lesquelles figurent le travail sur appel, le temps partiel et les contrats à durée déterminée.

Aujourd’hui, bien que 80% des travailleurs européens aient un contrat à durée indéterminée, il y a une réelle croissance de ce type de travail dit «atypique». Comme le remarque l’économiste politique Spartaco Greppi, ces nouveaux contextes professionnels engendrent de l’incertitude et de l’insécurité, constituant ainsi de nouvelles souffrances pour les travailleurs. Cette situation questionne ainsi la place laissée aux individus ayant suivi des formations dévalorisées et stigmatisantes, analogues à la formation AFP.

L'AFP: une certification peu valorisée

L’AFP est un titre reconnu par la Confédération suisse depuis 2004. Elle a été introduite à la suite de l’augmentation du niveau d’exigences des formations menant au Certificat fédéral de capacité (CFC). Alors que la formation CFC s’étale sur trois ou quatre ans, l’AFP dure deux ans et met davantage l’accent sur les connaissances pratiques que théoriques. Ainsi, ce nouveau diplôme est majoritairement réservé aux personnes présentant des difficultés scolaires. Par ailleurs, l’AFP est la seule certification reconnue au niveau fédéral n’offrant pas la possibilité de poursuivre des études tertiaires. De par son statut, ce diplôme souffre d’une importante dévalorisation sur le marché du travail.

Les certifiés AFP sont les diplômés rencontrant le plus de difficultés à l’embauche. Selon les chiffres des sociologues Mouad et Rastoldo, pour l’année 2015 dans le canton de Genève, 29% des personnes ayant terminé une AFP étaient en recherche d’emploi 18 mois après l’obtention du diplôme, chiffre largement supérieur aux autres formations. A titre de comparaison, les certifiés CFC n’étaient que 16% dans cette situation durant cette même période. Dans l’impossibilité de trouver un emploi, il est probable que ces individus expérimentent davantage la nécessité de recourir aux assurances sociales dans un premier temps, puis aux aides sociales. Conformément aux politiques d’activation, il s’agit ensuite d’insérer ces personnes sur le marché du travail. Le chômage étant perçu comme relevant de la responsabilité de ceux qui y sont, il est attendu des bénéficiaires qu’ils acceptent les postes proposés, même si ceux-ci ne correspondent pas à leurs souhaits. Se retrouvant ainsi dans l’obligation de s’engager dans de tels emplois, les certifiés AFP qui entrent sur le marché du travail affrontent de nouvelles souffrances.

Les souffrances sur le lieu de travail

Contraint d’accepter une place de travail proposée par le chômage ou l’aide sociale ou pour éviter d’avoir recours à de telles aides, l’employé risque alors de se trouver dans une forme de travail atypique. Selon l’économiste Greppi, la plupart des personnes exerçant ce genre d’activité en cumulent généralement plusieurs. Etant alors dans une situation instable, ces travailleurs expérimentent un sentiment d’insécurité et d’incertitude.

L’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail révèle l’existence de grands risques psychosociaux dans l’emploi. Ceux-ci étant liés au contrôle, aux rôles et aux tâches confiées ainsi qu’aux variables relationnelles des entreprises. Comme ils occupent généralement des emplois d’exécutants hiérarchiquement mal situés de par leur faible niveau de formation, les certifiés AFP semblent particulièrement touchés par ces aspects. Ces positions les confrontent notamment à un contrôle plus important de la part de leurs supérieurs.

L’AFP risque également de dégrader les relations avec les collègues. En effet, le sociologue Dubet affirme que les personnes ayant un cursus de formation peu valorisé vivent l’expérience de l’humiliation, de la défaite, sont l’objet de mépris et intériorisent un sentiment de médiocrité. Le niveau de diplôme affectant le rôle professionnel, il peut conduire à des réactions négatives de la part des collègues davantage formés. Les certifiés AFP n’ont pas accès aux mêmes activités que leurs homologues détenteurs d’un CFC et leurs tâches sont souvent secondaires. Les titres décernés dans le milieu du bâtiment en constituent un exemple probant: plutôt qu’un AFP de maçon ou de constructeur métallique, ils deviennent un AFP d’aide-maçon et un AFP d’aide-constructeur métallique. Le rapport de subordination engendré pouvant devenir difficile, voire impossible à supporter, les diplômés AFP risquent de mettre un terme à leur contrat pour échapper à cette situation, les forçant alors à recourir de nouveau aux aides de l’Etat.

Impacts de la formation AFP sur l’insertion socioprofessionnelle

En plus des problèmes rencontrés à l’embauche, les certifiés AFP affrontent également des difficultés une fois engagés. Les transformations du monde du travail ont entraîné la création d’emplois atypiques qui ciblent particulièrement les personnes peu formées et notamment, en Suisse, les diplômés AFP. De par l’instabilité des situations engendrées par ces contrats, ces personnes constituent une catégorie susceptible d’avoir recours aux aides de l’Etat plusieurs fois dans leur parcours de vie. L’enjeu pour les travailleurs sociaux exerçant notamment dans les services sociaux serait de concevoir un accompagnement adapté à cette population. En prenant en compte le caractère précaire de leur formation qui peut possiblement avoir une influence durable sur leur rapport à l’emploi.

D’une manière plus générale, la question de l’insertion socioprofessionnelle est posée. En effet, de nombreuses entreprises de formation sociale proposent aux bénéficiaires de se former au niveau AFP. Si ces personnes se voient particulièrement confrontées aux désavantages de l’évolution du monde du travail, la légitimité de ces centres à insérer durablement leurs bénéficiaires est interrogée. Il s’agirait alors de repenser l’accompagnement et la visée de l’insertion. Les métiers du social ont toujours dû composer avec l’évolution des contextes social, économique, législatif, culturel, et aux incidences sur les individus et les groupes. Il est alors nécessaire pour les travailleurs sociaux exerçant dans ces centres de tenir compte de ces réalités pour accomplir leur mission et permettre aux personnes peu qualifiées de diminuer les désavantages subis sur le marché de l’emploi.

Une passerelle vers plus de reconnaissance

Si les formations peu valorisées peuvent conduire à la précarité et à des emplois atypiques, elles peuvent aussi être l’occasion, pour certains jeunes ayant des lacunes ou des trous dans leur parcours scolaire, d’étoffer leurs connaissances professionnelles, en entamant par exemple un apprentissage débouchant sur un CFC.

Témoignages

Porte ouverte vers un CFC

«J’ai toujours été passionné par la nature», confie Ali Ahmad, 22 ans, un sourire sur les lèvres. Le jeune homme raconte qu’il vient de terminer son apprentissage AFP d’horticulteur au sein d’une entreprise de la région. Arrivé d’Afghanistan en Suisse il y a plus de cinq ans, il explique qu’il a suivi des cours de français pendant une année et demie au Belvédère à Lausanne, avant d’effectuer une année de préapprentissage pour améliorer son niveau de langue. «Je suivais deux jours de cours et j’allais travailler trois jours en entreprise. Ça m’a beaucoup aidé à m’intégrer», souligne-t-il, avant d’ajouter qu’il n’a été scolarisé que quatre ans dans son pays. «Je viens d’être accepté pour un apprentissage CFC option paysagisme. Depuis que je suis en Suisse, j’ai toujours voulu en faire un. L’AFP a été pour moi une porte ouverte vers cette formation. Aujourd’hui, je réalise mon rêve.»

L’AFP comme transition

Yosef, 23 ans, raconte qu’il a dû quitter l’Erythrée il y a sept ans pour des raisons politiques. «J’ai un permis F qui me permet de voyager. Je peux donc retourner voir ma famille de temps en temps.» A son arrivée en Suisse, le jeune homme indique qu’il a suivi des cours de français avant d’entrer à l’OPTI (l'Organisme pour le perfectionnement scolaire, la transition et l'insertion professionnelle). «J’ai toujours voulu travailler dans le secteur des soins. Alors j’ai fait plusieurs stages dans le domaine, mais je n’ai ensuite jamais trouvé de place d’apprentissage», explique Yosef, qui s’est alors dirigé vers la formation d’aide-peintre AFP. «J’ai fait mon apprentissage en trois ans afin de mieux apprendre le français. L’AFP a été pour moi une transition, car le fait d’entendre et de pratiquer la langue sur mon lieu de travail m’a beaucoup fait progresser», affirme l’apprenti, qui s’oriente aujourd’hui vers un CFC de peintre. «On est obligé de faire un CFC pour avoir un bon poste. La concurrence est malheureusement trop rude si l’on ne possède qu’un diplôme AFP.»

Propos recueillis par Jiyana Tassin